Invitation de Marion Maréchal-Le Pen: «Il y a une sorte d’acceptation du FN de la part de l’Église»

POLITIQUE Pour la première fois, une élue Front national est invitée samedi à une table ronde par l'Eglise catholique...

Thibaut Le Gal

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Marion Maréchal-Le Pen, le 29 mai 2015.
Marion Maréchal-Le Pen, le 29 mai 2015. — CHAMUSSY/SIPA

Pour la première fois, une élue Front national est invitée par l’Eglise catholique de France. La députée du Vaucluse Marion Maréchal-Le Pen devrait participer samedi à une table ronde organisée par l’Eglise catholique au terme des universités d’été de la Sainte-Baume, dans le Var. Pour Philippe Portier*, sociologue et directeur du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités, « cette invitation est le point d’aboutissement d’une réflexion menée depuis une dizaine d’années par les catholiques ».

Cette invitation marque-t-elle une rupture ?

Les catholiques pratiquants ont toujours manifesté au cours des années 1990 et 2000 une plus grande réticence au suffrage FN que le reste des Français. Les catholiques accordaient de manière massive leur vote à la droite républicaine. Ce cordon sanitaire vis-à-vis du FN s’est distendu ces trois ou quatre dernières années. Les catholiques ne sont plus immunisés contre la tentation frontiste. Ce qu’on voit au niveau des individus se retrouve au niveau des régions. La Bretagne, le sud-est du Massif central, et une partie de la Savoie, historiquement enracinées dans le catholicisme, marquent aujourd’hui une ouverture vers le FN.

Cette nouveauté s’accompagne également d’une évolution de l’institution elle-même. Jusqu’aux années 2000, l’Eglise produisait des textes d’avertissements pour ne pas céder aux sirènes frontistes. Cette résistance de l’institution est nettement moins affirmée depuis une dizaine d’années. Il existe un véritable mouvement au sein de l’Eglise de France, non pas d’adhésion au FN, mais une sorte de tolérance implicite du parti dans les institutions républicaines françaises. Cette invitation est le point d’aboutissement d’une réflexion menée depuis une dizaine d’années.

Doit-on cette évolution à l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti ?

Il est évident que Jean-Marie Le Pen fasait figure d’épouvantail pour les catholiques. A l’époque, le discours du FN était moins châtié, notamment sur le monde juif, le rapport à l’islam ou l’immigration. Le jeu de mot « Durafour-crématoire », les doutes sur les chambres à gaz ne pouvaient alors pas passer dans le cadre d’une Eglise ouverte au dialogue religieux. Autre barrière : Jean-Marie Le Pen faisait régulièrement état de ses liens de fraternité avec des groupes catholiques coupés de l’Eglise officielle, comme Monseigneur Lefebvre, excommunié par Jean-Paul II en 1988 ou la fraternité Saint-Pie X. Tout cela va disparaître avec le FN nouvelle formule, et le discours plus policé de Marine Le Pen.

Existe-t-il des points de convergence entre l’Eglise et Marion Maréchal-Le Pen ?

Ce n’est pas le FN de Florian Philippot qui a été invité. Marion Maréchal-Le Pen a montré à plusieurs reprises sur les questions du mariage pour tous qu’elle suivait les recommandations de l’Eglise de manière plus nette que sa tante. Au niveau de l’épiscopat, l’Eglise souhaite depuis quelques années montrer la force de l’identité chrétienne dans tous les champs possibles, y compris en politique.

Ce retour à l’affirmation des valeurs chrétiennes explique pourquoi l’Eglise s’est tant battue sur la question de la famille. A droite de l’Eglise, à travers Mgr Rey [l’évêque de Fréjus-Toulon], on est très proche des positions de Marion Maréchal-Le Pen sur ces questions. Cette dernière représente en plus une force populaire non négligeable dans la région. Les «cathos d'identité» acceptent le FN dans le jeu républicain, sans en partager l'intégralité des
thèses bien sûr

Cette ouverture au FN ne risque-t-elle pas de choquer certains responsables ?

Les « cathos d’ouverture », plus à gauche que les « cathos d’identité » n’auraient jamais invité Marion Maréchal-Le Pen. Cependant, je trouve leur réaction très modérée à l’image de la directrice du service pour l'évangélisation des jeunes, qui devrait participer à la table ronde. Il y a une sorte d’acceptation du FN de la part de l’Eglise. Une acceptation ouverte d’une certaine partie et une acceptation résignée de la part de ceux qui avaient l’habitude de résister davantage. Ce changement important participe de la légitimation et de la dédiabolisation du Front national.

*Auteur avec Céline Béraud de Métamorphoses catholiques aux Editions de la Maison des sciences de l'homme, juin 2015.