Les loups-garous modernes, entre fascination et pathologie

SOCIETE Rencontre avec les lycanthropes...

Thibaut Le Gal

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I was a teenage werewolf,
I was a teenage werewolf, — RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA

« Ça m’arrive pratiquement toutes les nuits. J’ai besoin d’être dehors, besoin de chasser. J’ai toujours de la viande crue dans le frigo, en cas de fringale ». Camille* a 19 ans. La jeune femme dit appartenir à la communauté des lycanthropes. Comprendre : les loups-garous.

« Beaucoup de jeunes regardent des séries fantastiques, s’identifient aux personnages. Nous, on n’aime pas ces films avec des grosses bêtes qui véhiculent des images négatives, donnent une fausse image de la lycanthropie ». Son père lui aurait transmis le « virus ». « Etre lycanthrope, c’est avoir une double nature. On agit comme un animal, par instinct. Ce n’est pas facile ».

« Les yeux changent de couleur »

Camille aurait eu sa première crise à 5 ans. « Elles se déclenchent quand on se sent menacé. Ça commence par des grognements, les yeux changent de couleur. On montre les dents en grondant comme un loup. On devient insensible à la douleur, il ne reste que la colère ».

Le Loup-garou de Londres, 1981. - RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA

 

Camille reconnaît avoir été hospitalisée, et suivie par un psychiatre, après des crises violentes. Elle assure avoir arraché un morceau de peau d’un camarade de classe. « Mon psy ne m’a jamais dit que j’étais folle, mais que je devais apprendre à maîtriser cette férocité ».

Les lycanthropes disent être une communauté structurée en meutes très hiérarchisées, comme celles des loups. Les membres échangent régulièrement par internet. Leurs pages Facebook contenant de nombreuses images et dessins de loups montrent leur fascination pour l’animal.

Camille réalise aussi des vidéos, dans lesquelles elle se montre, arborant des lentilles claires, en train de grogner. « C’est surtout un état d’esprit, une manière de vivre ce qu’on a en nous », ajoute Linda Wolf*, 24 ans, qui appartient à la même meute. Cette étudiante en psychologie affirme être elle aussi passée par des états de crises. « Ça m’arrive moins car je prends des médicaments, des anxiolytiques ».

Procès pour hérésie

« Cette croyance d’une possible métamorphose d’un homme en loup n’est pas nouvelle. Elle remonte à la période antique et se perpétue jusqu’à nos jours. L’Eglise l’a un temps assimilée à un acte hérétique et de nombreux procès ont été menés par l’Inquisition en France au XVIe siècle », explique le psychiatre Alexandre Baratta, auteur de La lycanthropie : du mythe à la pathologie psychiatrique.

Dès l’origine, certains définissent la lycanthropie comme une maladie mentale. « Mais à l’époque, on n’avait pas la même classification. La mélancolie englobait par exemple différentes pathologies, y compris des maladies sévères », poursuit Alexandre Baratta.

 

Le loup-garou de Londres, 1981. - : Photo by Snap Stills/Rex Features (1921604c) David NaughtonANS/SIPA

 

« Il avait arraché les yeux de son voisin »

Aujourd’hui, la lycanthropie n’est pas considérée comme une maladie au sens propre, mais comme un symptôme d’une pathologie mentale. « On le retrouve dans des cas de schizophrénies, de troubles schizoïdes, mais aussi lors de psychoses induites par des prises de stupéfiants comme la LSD », ajoute-t-il. Ces dernières années, le psychiatre a travaillé avec trois ou quatre lycanthropes cliniques à l’UMD de Sarreguemines (Unité pour malades difficiles).

« Lors d’hallucinations cénesthésiques, les patients peuvent avoir l’impression que leurs corps se transforment et être ensuite convaincus d’être des loups-garous ». Les crises peuvent être très dangereuses. « Le malade peut se persuader qu’il faut se nourrir pour survivre. Cela peut entraîner des agressions très graves, des viols ou des actes de barbarie ». Ces cas, peu fréquents, sont toutefois présents dans la littérature scientifique. « J’ai moi-même soigné un patient qui avait violemment mutilé son voisin en lui arrachant les yeux lors d’un délire lycanthropique ».

La schizophrénie apparaît généralement chez les jeunes, entre 17 et 25 ans. Rares sont ceux qui développent un délire lycanthropique. « Pour d’autres jeunes, la lycanthropie peut entrer dans le cadre d’une hystérie. On est alors davantage dans le domaine de la fascination et de la croyance que du délire. Mais quand on creuse un peu, on s’aperçoit qu’ils ne pensent pas vraiment être des loups-garous ».
 

*Les prénoms ont été changés

*Alexandre Baratta, Luisa Weiner, « La lycanthropie : du mythe à la pathologie psychiatrique », L’information psychiatrique 2009/7 (Volume 85), p. 675-679.