Sites de rencontre: Plus de raisons d’avoir honte, vraiment? (5/5)

SERIE DE L'ETE Dire à ses proches qu’on a « pécho » sur Tinder est encore pas évident pour tout le monde…

Nicolas Beunaiche

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Une utilisatrice de l'application Tinder.
Une utilisatrice de l'application Tinder. — ROBIN UTRECHT/SIPA

Votre meilleure amie a « adopté » un mec, votre cousin a « encore pécho » et votre frère vous raconte tous ses « matchs » ? Normal. Toutes générations confondues, quatre Français sur dix disent avoir eu recours au moins une fois à un site ou à une appli de rencontre, ce chiffre grimpant même à cinq sur dix chez les moins de 35 ans, selon une étude publiée en mai par l’Ifop. Autant dire que Tinder et Meetic, après être entrés dans nos vies, ont fini par squatter le canapé et par se glisser dans notre lit. Mais sont-ils pour autant devenus respectables aux yeux de tout le monde ?

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A l’évidence, l’image des sites a bien évolué ces dix dernières années. Quand Elodie, 33 ans, a fait la connaissance de son compagnon via Meetic, en 2007, « c’était encore honteux » et « on s’en vantait peu », se souvient cette habitante de Maisons-Alfort (Val-de-Marne). Le déclic surviendra pour elle en 2010, à la naissance de sa fille. « Je me suis complètement décomplexée, raconte-t-elle. Il n’y a aucune honte à avoir, on a des vies urbaines trépidantes et on n’a pas le temps de rencontrer des gens… »

Tinder, enfant d’Ebay

2010, c’est aussi l’année durant laquelle Raphaëlle, 27 ans, a rencontré le futur père de sa fille, à Fécamp (Seine-Maritime). Dans son cas, tout a été très clair dès le départ. « Nous avons dit à tout le monde que nous nous étions rencontrés via Meetic, explique-t-elle. Personne n’a été choqué. » « A ma grande surprise, c’est devenu un sujet de conversation presque banal, en tout cas normal, renchérit Yannick, un Levalloisien de 50 ans qui a fréquenté divers sites après sa séparation. Mes amis et ma famille trouvent cela naturel, compte tenu de l’environnement actuel où il est difficile de faire de nouvelles rencontres. »

Page d’accueil du site de rencontres Adopte un mec, le 6 août 2015. - ADOPTE UN MEC

Pour Catherine Lejealle, sociologue et auteure de J’arrête d’être hyperconnecté !*, il faut voir dans cette légitimation des sites de rencontre la conséquence d’innovations comme Ebay, Uber ou Airbnb, qui « ont banalisé la mise en relation d’inconnus ». « Aujourd’hui, la confiance dans le numérique est très forte, même chez les plus âgés, analyse-t-elle. On consulte les internautes pour partir en vacances, pour acheter un produit, pour se maquiller… Alors les gens se disent : pourquoi pas se servir d’Internet pour rencontrer d’autres gens ? »

En se multipliant et en se segmentant, les sites ont par ailleurs réussi à séduire un public plus large et plus varié que les pionniers, ajoute le sociologue Gérard Mermet, qui évoque la question dans Réinventer la France**. Résultat : désormais, « la société fait de moins en moins de hiérarchie entre les types de rencontre », conclut Catherine Dejealle. Mais alors d’où viennent les dernières résistances ?

« Officiellement, on s’est rencontrés dans un bar… »

Car malgré la nouvelle respectabilité des sites de rencontre, le sentiment de « honte » de certains de leurs utilisateurs n’a pas totalement disparu. Laurence***, une Parisienne de 31 ans, qui ne veut pas que ses collègues de travail apprennent qu’elle utilise Tinder. « J’ai toujours trouvé que les sites de rencontre sont faits pour les losers, tranche-t-elle. Dire “je kiffe un gars que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam”, je trouve que ça la fout mal. »

Pour cette même raison, Fanny, une Parisienne de 25 ans, n’a pas souhaité dire la vérité à ses parents au sujet de sa rencontre avec son copain, « matché » sur Tinder il y a un an. « Ils voient l’utilisateur de ce type de site ou d’appli comme un galérien, ils ont l’image du type à lunettes qui n’arrive pas à rencontrer des gens dans la vraie vie, et ils souriraient de pitié s’ils savaient, justifie-t-elle. Officiellement, on s’est rencontrés dans un bar… »

« On craint la réaction de ses parents »

Des histoires qui n’étonnent pas François de Singly, sociologue à l’université Paris-Descartes. « Le fait que les sites de rencontre soient devenus normaux ne signifie pas qu’ils ne sont plus du tout honteux ou que ce sont des comportements valorisés », décrypte-t-il. Et le chercheur d’oser une analogie : « Le divorce est aujourd’hui normal, mais les couples ne s’en vantent pas non plus. »

A cela s’ajoute le décalage supposé entre la modernité des sites et les codes traditionnels de la rencontre amoureuse. De peur de les décevoir, Olga et son mari, qui se sont rencontrés à Lille en 2011 via Adopte un mec, n’ont, pendant quelque temps, pas dit la vérité aux parents de ce dernier, « moins ouverts » que ceux de sa future épouse. « On craignait leur réaction, car certaines personnes associent ce type de sites à des relations futiles, passagères, pas sérieuses… » explique la jeune femme, âgée de 28 ans.

Tristan et Iseut, le « match »

Le petit-ami d’Elodie***, 31 ans, refuse quant à lui toujours d’avouer à ses amis qu’ils se sont rencontrés grâce à Tinder. « Il est très gêné par le mode de rencontre, il trouve que cela manque de romantisme et de hasard », explique la Parisienne. Du coup, ils racontent qu’ils se sont rencontrés lors d’une soirée dans un appartement. Un mensonge qui a au moins un avantage pour elle : « Finalement, on a construit une "histoire officielle" que je pourrai moi-même servir à mes parents ! »

« Ce type de résistance est lié à notre idéologie de l’amour, qui doit être fondé sur une rencontre fortuite, avance François de Singly. La rencontre ne doit pas être arrangée, mais spontanée. » Selon le sociologue, nous serions donc, en quelque sorte, trop romantiques pour hisser le coup de foudre virtuel au niveau de la rencontre imprévue. Et cela n’est pas près de changer, ajoute-t-il, compte tenu de l'« ancienneté » et de la « solidité » de notre conception de l’amour, « qui date du XIIe siècle ». A moins de prouver que Tristan et Iseut se sont rencontrés grâce à Tinder…

*J’arrête d’être hyperconnecté !, Catherine Lejealle, Eyrolles, 2015.

**Réinventer la France, Gérard Mermet, L’Archipel, 2014.

***Prénom modifié