Dupont de Ligonnès: Après le courrier, ces affaires où un corbeau a jeté le trouble

ENQUETE «20 Minutes» a interrogé ces acteurs de la justice qui ont déjà eu affaire avec ces anonymes, parfois décisifs. Comme dans le dossier du «petit Grégory»...

Jane Hitchcock

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Photo de Xavier Dupont de Ligonnès  fournie le 23 avril 2011
Photo de Xavier Dupont de Ligonnès fournie le 23 avril 2011 — - AFP

Un témoignage bidon de plus ou une réelle piste ? Une journaliste de Nantes a reçu, durant la semaine du 13 juillet, un courrier signé « Xavier Dupont de Ligonnès ». Quatre ans après la disparition de cet homme, soupçonné d’avoir tué et enterré sous la terrasse de leur maison ses quatre enfants et sa femme. Au dos d’une photo, l’inscription manuscrite « JE SUIS ENCORE VIVANT ». Etrange. « J’ose espérer que ce document a été confié aux enquêteurs », ironise le juge Jean-Michel Lambert, le premier magistrat à avoir instruit l’affaire du « petit Grégory ».

L’affaire du « petit Grégory »

Discret pendant trente ans, et aujourd’hui à la retraite, dans la Sarthe, cet acteur incontournable du dossier Villemin, a eu lui un « corbeau » pour hanter son enquête, toujours pas résolue. « Ce que nous pouvons dire dans cette affaire, c’est que le corbeau est forcément l’assassin. Dans la dernière lettre qu’il a postée, le 16 octobre 1984, il revendiquait le crime. »

Le signataire de ces nombreux courriers envoyés à la famille n’a jamais été confondu : « Les expertises en graphologie ont donné lieu à des résultats contradictoires, qui n’ont pas aidé à la manifestation de la vérité. Et, à ce jour, les expertises menées sur les centaines d’enregistrements audios - des centaines de coups de fil avaient été passés à la famille de l’enfant -, n’ont rien conclu, non plus. En raison de leur mauvaise qualité et du fait qu’ils ont trop souvent été écoutés », estime le juge Lambert.

Classiques, dans les dossiers de stupéfiants

Si l’affaire du « petit Grégory » est la plus emblématique des dossiers criminels lors desquels un « corbeau » a fait son apparition, le juge Lambert reconnaît que ces renseignements anonymes sont « des éléments très importants d’une enquête », quel que soit son domaine.

Un magistrat du siège au palais de justice de Paris explique : « Un renseignement anonyme est le point de départ d’une investigation, que les enquêteurs vont tenter d’étayer ». Il prend l’exemple, fréquent, des dossiers de stupéfiants : « X désigne tel suspect, qui utilise tel téléphone : les enquêteurs vont alors procéder à des écoutes et des surveillances » pour vérifier les dénonciations du corbeau, traditionnel dans ce type d’affaires. « En tant que tel, ce renseignement ne constitue pas une preuve, mais un indice, qui ira au cabinet d’information si un juge a été saisi, lequel verra ce qu’il en fait. »

Pour le juge qui a eu à tenter de démêler l’affaire du « petit Grégory », « les policiers ou les gendarmes voient très rapidement si le renseignement est exploitable ou non, si son auteur souhaite dénoncer des faits, ou s’il s’agit d’un ou d’une mythomane, ou encore d’une personne dont la santé mentale n’est pas tout à fait intacte ».

Un « témoin à charge », dans « Clearstream »

L’ancien bâtonnier Me Jean-Yves Le Borgne, avocat dans l’affaire politico-financière Clearstream, a eu lui aussi eu son corbeau (« démasqué », Jean-Louis Gergorin a été condamné en 2010 à 15 mois de prison ferme) : « En réalité, là, le corbeau donnait de faux éléments [à la justice]. Un témoin à charge n’est pas un corbeau ». Le conseil d’Eric Woerth cherche une définition au terme, scrute dans ses souvenirs et, s’il n’a « jamais rencontré ce type de corbeau-là », estime : « L’intérêt de cette notion est de mesurer à quel point l’accusation suscite tout à coup un intérêt auprès des enquêteurs. Un renseignement anonyme insistant sur l’innocence d’un tel ou d’un autre : tout le monde s’en fout ! En revanche, lorsqu’une lettre, dont la fiabilité toute relative, arrive entre les mains d’une autorité… il existe une sorte de structure d’accueil favorable à l’accusation. Une sorte de préjugé auquel l’accusation croit ». Me Le Borgne se rappelle cette phrase souvent entendue dans les prétoires : « Pourquoi le dirait-elle, si ce n’était vrai ! ? ».