Comment une petite coopérative laitière rééquilibre le rapport de force entre producteurs et distributeurs

AGRICULTURE Zoom sur Cantaveylotqui a établi des prix « équitables » avec la grande distribution…

Laure Cometti
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Illustration d'une vache laitière.
Illustration d'une vache laitière. — MATHIEU PATTIER/SIPA

Face au mouvement de protestation des éleveurs qui s’est poursuivi ce mercredi dans toute la France, le gouvernement a dégainé un plan d’urgence pour soutenir les secteurs bovin, porcin et laitier touchés par une crise profonde. En débloquant 600 millions d’euros, l’exécutif espère apaiser la colère des agriculteurs. Mais ce plan ne cible pas les problèmes structurels, estime Gilbert Domergue, président de la coopérative laitière Cantaveylot - regroupant, comme son nom le laisse entendre, des exploitations du Cantal, de l'Aveyron et du Lot -  qui a réussi à redistribuer les cartes entre producteurs et distributeurs.

Un prix « équitable »

Agriculteur depuis ses 19 ans, Gilbert Domergue travaille au sein de l’exploitation familiale avec son frère dans le Cantal. Il est aussi  à la tête de Cantaveylot, coopérative de 31 producteurs laitiers, créée en 2010. Plusieurs géants de la distribution font partie de ses clients, dont l’enseigne Franprix depuis 2014. « On a fixé un prix digne pour les producteurs et accessible au plus grand nombre de consommateurs, avec une marge honnête pour le distributeur ». Ce prix, établi en 2014, s’est maintenu en 2015, et ce malgré la baisse du cours du lait. Un contrat « équitable » et assez pionnier qui rééquilibre le rapport de force entre les producteurs et la grande distribution.

Ce rapport de force reste une réalité. Certains éleveurs craignent des représailles des enseignes dont les magasins ont été saccagés cette semaine, notamment en Bretagne. Les distributeurs peuvent enlever un produit de leurs rayons « d’un simple clic ». La question ne s’est pas posée pour la coopérative de Gilbert Domergue. Tout est question de « confiance » entre les partenaires et de « qualité du produit, c’est le seul secret pour éviter le déréférencement ».

Une structure « agile » et « audacieuse »

La structure sous forme de coopérative est-elle un rempart contre la crise agricole ? Gilbert Domergue reconnaît que la petite taille de Cantaveylot et sa moyenne d’âge jeune (35 ans) permettent plus d’« agilité et d’audace ». En outre, cette organisation permet de créer des mécanismes de solidarité. « On fait parfois des avances de trésorerie, en versant la paie par anticipation, et la coopérative emploie deux personnes qui peuvent faire des remplacements dans les exploitations en cas de congés ou d’imprévus », explique son président.

Se regrouper en coopérative permet aussi de compenser un peu la solitude et l’isolement inhérent à ce métier difficile. « On travaille 7 jours sur 7 en étant peu voire pas rémunéré », souffle-t-il, rappelant que 800 agriculteurs se suicident chaque année. La coopérative tente d’aider les éleveurs partant à la retraite à trouver des repreneurs mais la mission est loin d’être aisée. « Ce métier n’intéresse pas jeunes », lâche Gilbert Domergue. Le secteur est pourtant vital pour l’économie française, et « chaque agriculteur fournit du travail à sept ou huit personnes ».

« Ce plan ne doit pas être un feu de paille »

La mobilisation parfois violente des derniers jours ne fait pas l’unanimité chez les agriculteurs. « Personne ne sortira glorieux de ce conflit », estime l’éleveur. Ni les agriculteurs qui ont dégradé des supermarchés, car « les distributeurs sont nos clients », ni l’exécutif dont le plan ne propose pas de solutions durables à la crise. Il offre tout au plus une bouffée d’oxygène pour la trésorerie des 25.000 exploitants au bord de la faillite. « Mais dans six mois ou un an, ils seront dans la même situation », prédit-il.

« Ce plan a le mérite d’exister, mais il faudrait qu’il soit un palier pour une réforme profonde qui permettrait une meilleure maîtrise de la production et la mise en place d’un prix plancher indexé sur le coût des matières premières ». Certains éleveurs sont obligés de s’endetter pour acheter de quoi alimenter leur bétail ou mettre aux normes leur exploitation. « La production de bœuf, de porc et de lait ne peut souffrir une dérégulation du marché. On travaille avec des animaux, on ne peut pas faire varier notre production du jour au lendemain, d’où l’importance d’avoir une lisibilité des volumes du marché », ajoute l’éleveur.