Le «juste prix» de la viande, ou l’histoire du cochon qui se mord la queue

CONSOMMATION Eleveurs, transformateurs et distributeurs se renvoient la balle…

Audrey Chauvet

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Illustration d'un élevage de porcs.
Illustration d'un élevage de porcs. — SIPANY/SIPA

Ce ne sont que quelques centimes, mais ils pourraient sauver les éleveurs français. Alors qu’un accord de filière conclu le 17 juin dernier dans le cabinet du ministre de l’Agriculture prévoyait une revalorisation des prix d’achats de la viande bovine de cinq centimes par semaine, seulement sept centimes ont été gagnés en un mois. La viande de porc ne se porte pas mieux et les éleveurs ont prolongé ce lundi le blocage de la rocade de Caen, appelant Stéphane Le Foll à trouver une solution à leurs problèmes de trésorerie.

Le «juste prix» de la viande, qui permettrait aux éleveurs français de couvrir leurs coûts de production, semble être inatteignable malgré les semonces du président de la République envers la grande distribution. A qui la faute? Pour Jean-Yves Heurtin, président de la FDSEA du Calvados, ce sont «les maillons de la filière» qui ne jouent pas le jeu. Mais parmi ces maillons, chacun se renvoie la balle.

Qui a volé la marge?

Abattoirs, découpes, transformation, supermarchés… Chacun prend sa marge et les éleveurs disent ne pas voir la couleur des augmentations de prix. Le rapport annuel de l’Observatoire de la formation des prix et des marges révèle qu’entre 2013 et 2014, le prix moyen du kilo de jambon cuit au détail, le «best-seller» du rayon charcuterie, est passé de 10,93 euros à 11,05 euros en GMS (grandes et moyennes surfaces).

Malgré ces 12 centimes d’augmentation, les éleveurs ont perdu 24 centimes par kilo acheté, tandis que les grandes surfaces gagnaient 15 centimes, les industries de charcuterie-salaison 6 centimes, les abattoirs et la découpe 15 centimes.

 

Des chiffres qui hérissent Christiane Lambert, première vice-présidente de la FNSEA et conseillère au Cese. «On voit bien que ce sont les distributeurs qui tirent le plus de marges alors que la barquette de jambon reste quatre jours en magasin quand il faut un an pour élever un porc!», s’indigne l’éleveuse porcine du Maine-et-Loire.

La grande distribution, le coupable idéal?

Certaines enseignes de grande distribution, comme Système U, ont montré patte blanche en publiant leurs engagements d’augmenter le prix de la viande fraîche.  Des promesses vertueuses mais peu efficaces selon Christiane Lambert, qui rappelle que la viande crue sous vide, dite «fraîche», ne représente que 25% des ventes. «Nous vendons 75% de notre production sous forme de produits élaborés: charcuteries, pâtés, jambon, saucisson… Les engagements des distributeurs ne concernent que 25% des ventes.»

La grande-distribution peut donc aisément plaider non-coupable. «Ce n’est pas simplement un engagement des distributeurs français qui va faire remonter le cours du porc au niveau européen, note Thierry Desouches, porte-parole de Système U. Aujourd’hui, si Cochonou trouve du porc allemand à un euro, il ne va pas acheter du porc français à 1,40 euro au risque de perdre des marchés et de se déconnecter de ses concurrents.»

Mais ces marchés, qui sont-ils sinon les enseignes de distribution, rappelle François Cassignol, directeur du pôle information du syndicat des entreprises françaises des viandes SNIV-SNCP. «Les transformateurs sont saignés par la grande distribution qui embarque toute la filière viande dans une spirale du prix bas catastrophique», estime-t-il, pointant aussi la concurrence allemande.

Le dumping social, le vrai coupable?

Quand tous les maillons de la chaîne se sont mutuellement désignés coupables, reste un ennemi facile à désigner: l’étranger. «Certains grands industriels comme Herta, Cochonou ou Fleury-Michon, préfèrent acheter une part importante de viande espagnole qui est 15 à 20% moins chère que la viande française en raison d’une main d’œuvre moins chère», déclare ainsi la vice-présidente de la FNSEA, qui note que les exigences environnementales et de bien-être animal y sont aussi moindres qu’en France.

Quant à l’Allemagne, elle serait en train d’inonder le marché européen de viande porcine bradée. «Il y a une distorsion concurrentielle avec l’Allemagne qui est devenue la première puissance agricole européenne, assure le porte-parole de Système U. On y ouvre des fermes de bien plus de 1.000 vaches qui emploient des salariés venant d’Europe de l’Est à des salaires très bas.» Sans compter que l’embargo russe sur la viande allemande a laissé des tonnes de porc germanique se déverser sur le marché européen.

Le cochon qui se mord la queue

A l’arrivée, le porc allemand se taille la part du lion dans les achats des industriels de la charcuterie. Mais pas uniquement pour des raisons de prix, assure-t-on dans le groupe Aoste, propriétaire entre autres des marques Cochonou et Justin Bridou: «Nous sommes un des plus gros acheteurs de viande française mais en fonction des disponibilités de certains produits, des plannings des abattoirs, des saisons, on ne trouve pas toujours ce dont on a besoin et on achète à l’étranger», explique un représentant du groupe, refusant de donner le pourcentage de viande française achetée parce que «ça dépend de beaucoup de facteurs».

Et de se défausser à son tour sur les supermarchés. «La grande distribution, avec ses marques de distributeur, détient parfois une filière intégrée jusqu’aux abattoirs: ce sont les MDD [marques de distributeurs] qui font les commandes, les volumes et les prix», se défend le groupe Aoste. Le débat sur le «juste prix» de la viande ressemblerait bien à un cochon qui se mord la queue.