Projet d'attentat : Les policiers irrités par la communication du gouvernement

TERRORISME Certains membres des services de renseignement ont l’impression d’avoir servi l’intérêt du chef de l'Etat…

William Molinié

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Des touristes le 16 juillet 2015 à l'entrée du Fort Béar, où un attentat a été déjoué par les services de renseignement.
Des touristes le 16 juillet 2015 à l'entrée du Fort Béar, où un attentat a été déjoué par les services de renseignement. — AFP

Les policiers antiterroristes se sont-ils fait doubler par François Hollande ? Au lendemain de l’annonce du complot terroriste du Fort Béar, les services de renseignement ont la désagréable impression que leur travail a été au mieux précipité, au pire, récupéré politiquement. « Dans ce dossier, quelques semaines d’enquête en plus n’auraient pas été inutiles », grince un agent de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) contacté par 20 Minutes.

Une nouvelle fois, l’éternel dilemme des espions français se pose. Entre nécessité d’intervention pour empêcher l’attentat et surveillance discrète impérative pour judiciariser l’affaire. Explications.

Projet d’attentat déjoué contre une base militaire : Les suspects voulaient décapiter un gradé

Les prémices d’un projet d’attentat

A première vue, rien ne permettait d’envisager l’imminence d’un passage à l’acte pouvant justifier le « top » des interpellations. Le projet d’attentat tel que les policiers en ont eu connaissance, via des messages cryptés sur des forums et au cours d’écoutes téléphoniques, ne devait pas se concrétiser avant la fin de l’année.

Selon nos informations, le passage à l’acte était prévu pour la fin d’année, voire début janvier, date symbolique de l’attentat à Charlie Hebdo. « Quelle urgence y avait-il à aller interpeller lundi les suspects, juste avant le 14-Juillet ?, s’interroge cet enquêteur. Au service de qui sommes-nous ? La sécurité des Français ou les points de sondage de François Hollande ? »

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Pas d’arme, pas d’explosif

Au cours des perquisitions menées aux domiciles des suspects, aucune arme ni explosif n’ont été, à notre connaissance, retrouvés. Tout juste un billet de train, permettant de suspecter que certains des protagonistes avaient peut-être prévu de se voir. « La difficulté va être de matérialiser leur projet. Pour l’instant, on n’a que des mots et des écrits », fait remarquer cette source.

Autre raison de la frustration des policiers de la DGSI, la difficulté croissante qu’ils ont pour présenter à la justice des dossiers solides. Surtout dans ce type d’affaire où un projet de décapitation ne nécessite que peu de moyens logistiques. Face à ce « terrorisme rudimentaire », les enquêteurs antiterroristes sont amenés de plus en plus à se reposer sur « leur intime conviction et sur des détails opérationnels », plutôt que sur « l’acquisition de matériel », note Jean-Charles Brisard, expert en terrorisme islamiste.

Le spécialiste estime toutefois que ce projet d’attentat était « bien avancé ». « La victime envisagée, un militaire, est précise. C’est d’ailleurs un ciblage recommandé par l’Etat islamique », nuance-t-il.

Devoir de transparence

« Même si François Hollande a raison de communiquer, il l’a fait de manière précipitée », résume un policier syndicaliste. En clair, il aurait dû, selon lui, dévoiler l’attentat déjoué à la fin des gardes à vue, prévues ce vendredi.

Du côté de la Place Beauvau, on assure que la décision de communication a été prise de concert, entre le chef de l’Etat, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur, dès mercredi matin, à l’issue du Conseil des ministres. « Lorsqu’il y a des faits graves, il est du rôle du gouvernement d’en informer les Français. On ne peut pas cacher la vérité aux Français. […] Il est normal que le ministre de l’Intérieur rende compte de l’activité des services de renseignements », a répondu Bernard Cazeneuve, en déplacement à Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), face aux accusations des Républicains de récupération politique.

 

Sept attentats déjoués

Depuis 2012, 126 individus ont été écroués pour leur implication dans des filières djihadistes. « Autant de terroristes et d'attentat possibles », appuie auprès de 20 Minutes un proche conseiller de Bernard Cazeneuve. Mais alors pourquoi avoir décidé de communiquer sur ce projet d’attentat, précisément, alors que six autres (dont celui de Villejuif) ont été déjoués ? « Si on ne l’avait pas fait, on nous aurait accusés de vouloir dissimuler aux Français l’imminence d’un attentat », répond-il, justifiant la communication de son ministre sur le fait qu'une base militaire ait été visé ainsi que l'âge, jugé « très jeune », des suspects.

« Rien n’a été précipité. Face au terrorisme, il faut l’unité nationale et hausser le débat, coupe-t-il. Et si on en est à polémiquer sur la communication, quand, où et comment, très bien... L'important est qu'un attentat a été déjoué. »