Crash du vol d'Air Algérie: «Il y a eu une accumulation d’erreurs de pilotage»

INTERVIEW Xavier Tytelman, spécialiste de la sécurité aérienne et responsable du stage du Centre de traitement de la peur de l’avion a répondu à « 20 Minutes »…

Delphine Bancaud

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Une photo fournie le 25 juillet 2014 par l'ECPAD montrant des soldats français sur le site du crash du vol AH5017 d'Air Algérie French soldiers standing by the wreckage of the Air Algériedans la région de Gossi, à l'ouest de Gao, au Mali
Une photo fournie le 25 juillet 2014 par l'ECPAD montrant des soldats français sur le site du crash du vol AH5017 d'Air Algérie French soldiers standing by the wreckage of the Air Algériedans la région de Gossi, à l'ouest de Gao, au Mali — - ECPAD

C’est une nouvelle occasion d’angoisser pour les phobiques de l’avion. L’enquête judiciaire française sur l’accident de l’avion d’Air Algérie qui avait fait 116 morts en juillet 2014 révèle une série d’erreurs « tragiques », selon les informations que publie Le Figaro dans son édition vendredi. Xavier Tytelman, spécialiste de la sécurité aérienne et responsable du stage du Centre de traitement de la peur de l’avion analyse les causes du crash.

Le crash est-il dû uniquement à une série de fautes humaines et non aux conditions météorologiques et à des défaillances techniques ?

Oui, il est dû à des erreurs de pilotage. La météo n’est pas en cause, car contrairement aux premières informations disponibles, ce ne sont pas le climat africain ou un orage qui sont à l'origine de l'accident, mais des caractéristiques d'atmosphère givrantes, ce qui n'est pas spécifique à cette région et est normalement tout à fait gérable. En gelant, les capteurs ont provoqué une réduction de la puissance des moteurs et il aurait alors fallu actionner le système anti-givrage. Dans deux autres cas, notamment un mois plus tôt sur un avion de la même compagnie, les pilotes s’était retrouvé dans la même situation et s’en était très bien sorti

Comment l’expliquez-vous ?

C’est difficile à comprendre, car lors de la formation initiale des pilotes et lors des tests qu’ils doivent passer tout au long de leurs carrières, ils apprenant à réagir face à une panne moteur, une météo hostile… Or, ils savent pertinemment qu’il y a une situation à éviter absolument, c’est le décrochage (le fait de voler trop lentement). C’est la base du pilotage. Dans le cas du vol AH5017 Ouagadougou-Alger, les pilotes auraient dû pousser sur leur manche pour se mettre en descente et entretenir leur vitesse, et ils ont eu l'action inverse en tirant ce qui a ralentit l'avion. Est-ce dû à un défaut de lucidité ou à un manque de réflexes dus à la fatigue… ?

Ne manquaient-ils pas d’entraînement puisqu’ils ne volaient que six mois dans l’année ?

Je ne pense pas, car des pilotes qui volent six mois dans l’année, c’est très courant dans les compagnies secondaires. Mais lors des périodes où ils sont à terre, ils doivent faire du simulateur pour ne pas perdre la main. Et leur compagnie valide leurs aptitudes avant chaque retour en activité en les plaçant devant des situations de crise pour tester leurs réflexes. L’avion d’Air Algérie était affrété par de la compagnie espagnole de leasing Swiftair, qui assure le suivi strict de ces précautions.

Les enquêteurs pointent le fait que les pilotes avaient enchaîné les vols à un rythme soutenu. Leurs conditions de travail sont-elles en cause ?

Le fait qu’ils n’aient pas dormi chez eux depuis un mois n’est pas un souci en soi, car ils ont pu se reposer à l’étranger. Quant au rythme de pilotage, il est très réglementé et exige un temps de latence de onze heures entre l’atterrissage d’un premier avion et le décollage d’un autre. Je ne vois pas pourquoi la compagnie aurait pris le risque d’enfreindre cette règle, alors qu’elle aurait risqué de se retrouver sur liste noire.

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Cette série de manquements mis à jour ne va-t-elle pas renforcer la suspicion à l’égard des pilotes ?

Je ne crois pas car il s’agit d’un événement rarissime. Dans le cas présent, il y a eu une accumulation d’erreurs de pilotage qui ont été renforcées par des conditions de vol spécifiques. Il faut rappeler que 99,9 % des pilotes sont fiables. La question du décrochage a déja été solutionnée pour Airbus et Boeing, et ce malheureux accident aura au moins ce mérite : si le retour d'expérience avait été mal fait suite aux incidents précédents, les pilotes de McDonnell Douglas savent aujourd'hui comment agir face à cette situation de décrochage. Rappelons que c'est le seul cas dans lequel un avion ne vole plus correctement, et lorsque l'on sait maîtriser cette situation, toutes les autres pannes imaginables sont gérables.