Une salle d'examen à la centrale de Poissy, le 17 juin 2015 Lancer le diaporama
Une salle d'examen à la centrale de Poissy, le 17 juin 2015 —

REPORTAGE

Dans les coulisses du bac en prison : « Ce serait une fierté pour moi de le décrocher »

La maison centrale de Poissy (Yvelines), qui abrite des détenus condamnés à de longues peines, affiche 100% de réussite au bac professionnel cuisine depuis deux ans...

C’est une salle d’examen comme toutes les autres, sauf qu’il y a des barreaux aux fenêtres. A la maison centrale de Poissy (Yvelines), qui abrite des détenus condamnés à de longues peines, c’est le coup d’envoi du bac ce mercredi. Il est 8h45 quand Damien* et Antoine* se présentent devant, avec trois quarts d’heures d’avance, signe de leur impatience. Ils s’apprêtent à passer l’épreuve de français du bac pro cuisine, qu’ils préparent depuis un an.

Sous l’œil d’un gardien, ils font les cent pas dans le couloir pour tromper l’attente. « J’ai préparé mon bac pro cette année pour passer le temps. Mais cette épreuve de français, je la redoute un peu », confie Antoine. Idem pour Damien, même s’il a déjà réussi son CAP cuisine en détention : « On l’a préparé en un an, c’est un peu court. Et le stress du bac s’est ajouté à celui de la détention. Mais je voudrais vraiment le décrocher pour avoir un bagage en plus lorsque je sortirai d’ici », explique-t-il. « Préparer le bac, c’est le moyen pour eux d’utiliser utilement leur temps de détention et d’obtenir une petite rémunération puisqu’ils touchent environ 200 euros par mois », explique Adeline Fournier, coordonatrice du Greta Seine en Yvelines.

Passer le bac en prison, un parcours d'obstacles avant un nouveau départ

« Faites-vous confiance »

C’est enfin l’heure de prendre place dans la salle d’examen. Les quatre candidats s’installent nerveusement, avant que Catherine Le Faou, responsable enseignement de Poissy, ne donne ses consignes. Les ayant accompagnés toute l’année, elle ne peut s’empêcher de leur adresser quelques encouragements. « Faites-vous confiance et essayez de rester jusqu’au bout pendant 2h30 ». Ce qui suscite une réaction ironique chez André*, l’un des candidats : « On a passé les Assises donc après ça, on peut tout supporter », lâche-t-il en souriant.

A 9h30, le suspense est levé et les sujets sont distribués. Ironie du sort : les textes à analyser portent sur la justice. Il s’agit d’un extrait de Bien juger d’Antoine Garapon et de l’Etranger de Camus racontant le procès du personnage principal, Meursault. Loin de déstabiliser les candidats, cela semble même les inspirer. On entend les mouches voler et chacun commence à noircir ses feuilles de brouillon.

« Une raison de se lever le matin »

« J’espère qu’ils vont ternir plus d’une heure, car les épreuves dans les matières générales sont toujours les plus difficiles pour eux », souffle la responsable enseignement de la centrale. Un avis partagé par Michel Delaunay, leur professeur de cuisine, qui surveille aussi l’examen : « Mais au final, je pense qu’ils vont tous décrocher leur bac, comme 100 % des candidats de Poissy l’an dernier et l’année d’avant ».

Une heure et demie plus tard, Damien et Antoine ressortent de la salle d’examen. « Ça s’est bien passé et j’espère la moyenne. Ce serait une fierté pour moi de décrocher le bac. D’autant que je n’ai jamais pris de "vacances" pendant l’année », insiste Antoine « La plupart des candidats sont très impliqués dans leur formation. C’est pour eux une raison de se lever le matin », commente Michel Delaunay.

Une autre image d’eux-mêmes

Dans la salle, il ne reste bientôt plus qu’André qui peaufine son devoir jusqu’à la dernière minute. A la sortie, il affiche un large sourire et avoue avoir pris du plaisir à composer : « Ça s’est bien passé. Concernant les questions sur L’Etranger, j’ai transposé ce que j’avais vécu à mon procès. L’accusé est présent et à la fois absent » explique-t-il, avant d’aller déjeuner. Une courte pause avant l’épreuve d’histoire-géographie de l’après-midi.

S’ils obtiennent leur bac, les candidats auront droit à une remise des diplômes lors d’un cocktail organisé dans la prison. « Pour certains, le fait d’avoir suivi assidûment une formation leur vaut aussi une remise de peine », ajoute Michel Delaunay. Mais avant tout, décrocher le précieux sésame leur donnera une autre image d’eux-mêmes : « Pour certains, l'enjeu affectif est énorme, car ils veulent briller dans les yeux de leurs enfants. Pour d'autres, c'est moyen de s'épanouir personnellement et d'imaginer une réinsertion possible », souligne Catherine Le Faou.

*Les prénoms ont été modifiés