Explosion en Haute-Loire: «Les ados jouent avec les limites posées par les adultes et cherchent à mettre leur corps à l’épreuve»

INTERVIEW Le docteur Jean Chambry, pédopsychiatre et chef du pôle adolescents au CHI Fondation Vallée, à Gentilly, analyse les raisons qui poussent les jeunes vers des jeux dangereux...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Trois adolescents tués dans une explosion en Haute-Loire
Trois adolescents tués dans une explosion en Haute-Loire — Thomas Bernardi, Juliette Collen AFPTV

Un nouveau drame qui témoigne de l’attrait des adolescents pour les jeux dangereux. Une explosion a tué samedi trois adolescents et très grièvement atteint un quatrième samedi en Haute-Loire. Selon les premiers éléments de l’enquête, les jeunes fabriquaient des fumigènes dans le cadre d’un jeu d’armes en plein air, « l’Airsoft ». Le docteur Jean Chambry, pédopsychiatre et chef du pôle adolescents au CHI Fondation Vallée, à Gentilly, analyse ce qui pousse des adolescents à se mettre ainsi en danger.

Pourquoi les adolescents ressentent-ils le besoin de s’adonner à des jeux dangereux ?

Lors de la puberté, ils vivent l’expérience de leur corps qui leur échappe et d’une sexualité qui s’impose à eux. Ils sont obligés de changer de statut et prennent leur distance avec leurs parents. Ce mouvement de disqualification des adultes les pousse à adopter des comportements transgressifs et des conduites à risques. Ils jouent avec les limites posées par les adultes et cherchent à mettre leur corps à l’épreuve. En allant vers l’interdit, ils éprouvent ainsi une sensation de liberté.

Existe-t-il un profil de jeunes plus enclins à ce type de comportements ?

Oui, ceux qui doutent de leur propre valeur auront tendance à moins prendre soin d’eux et à être plus perméables à ce type de tentations.

L’effet de groupe joue-t-il à plein ?

Oui, car l’adolescent ressent le besoin de se tester dans le regard de l’autre. Il cherche à susciter des réactions chez ses contemporains, qui lui lancent un défi : « t’es cap ou t’es pas cap ? ». Le fait d’y répondre les rassure.

L’attrait pour la fabrication de bombes artisanales ou de fumigènes révèle aussi autre chose ?

Il témoigne d’une quête de la virilité. Ces adolescents se réfèrent à des représentations anciennes de la virilité et veulent se mettre dans la peau de l’homme soldat, du guerrier. D’où leur fascination aussi pour les jeux vidéo qui mettent en scène des combattants.

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Ont-ils réellement conscience du danger ?

Non, car leur rapport à la mort est très différent de celui des adultes. Ils vivent davantage dans l’instant présent et n’anticipent pas les dangers. Ils sont donc plus impulsifs et prennent davantage de risques en étant persuadés qu’il n’y aura pas de conséquence pour eux.

Les parents peuvent-ils contrôler ce type de comportements ?

Bien souvent, ils découvrent les jeux dangereux auxquels participaient leurs enfants le jour où un drame survient. Or ils ne peuvent pas contrôler en permanence ce que font leurs ados sur Internet ou avec leurs amis. La seule prévention, c’est de leur transmettre une lecture critique de la société et de leur apprendre la valeur de la vie. Il ne faut pas non plus banaliser la crise d’adolescence et repérer les jeunes qui ne construisent pas une bonne image d’eux-mêmes. Les parents ne doivent pas rester avec leurs doutes et si leur adolescent semble ne pas avoir confiance en lui, il ne faut pas hésiter à l’amener voir un généraliste ou un pédopsychiatre afin d’avoir un autre regard sur la situation.