«Charlie Hebdo»: L’«esprit du 11 janvier», manifestation «égoïste» et «xénophobe»?

POLÉMIQUE Le démographe et historien Emmanuel Todd dénonce «l’hystérie collective» post-attentats…

Thibaut Le Gal

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Un homme tient une pancarte "Nous sommes tous Charlie" dans une manifestation à Lille le 10 janvier 2015
Un homme tient une pancarte "Nous sommes tous Charlie" dans une manifestation à Lille le 10 janvier 2015 — Denis Charlet AFP

Haro sur «l’esprit de Charlie»? Quatre mois après les attentats de Paris, Emmanuel Todd dénonce «l’imposture» des manifestations du 11 janvier dans Qui est Charlie? Autopsie d'une crise religieuse (Seuil, 7 mai). Le démographe suscite une vive polémique en qualifiant la «marche républicaine» d’«hystérie collective», «égoïste» et «xénophobe» contre l’islam. Manuel Valls a même pris soin de répondre «aux impostures» de l’intellectuel dans une tribune publiée dans le Monde ce jeudi. 20 Minutes vous expose la thèse subversive du géographe.

Pas de mobilisation nationale

Emmanuel Todd construit une cartographie et une sociologie des manifestants du 11 janvier. «Une partie de la France n’était pas là», résume-t-il. Le démographe qui travaille à partir de données cartographiques depuis une trentaine d'années, insiste sur la surreprésentation des cadres, et des catégories moyennes et supérieures dans les manifestations, «qui expliquent la surmobilisation dans les villes comme Paris ou Toulouse». Il note l'absence d'ouvriers et des classes populaires. Autre variable remarquée par l’historien, «l'imprégnation catholique». Cette «France catholique périphérique» est surreprésentée «du simple au double» chez les manifestants.

Du vide existentiel à l’islamophobie

«Ce qui a marché en tête des manifestations, ce n’était pas la vieille laïcité, mais une mutation des forces qui avaient autrefois soutenu l'Eglise catholique, c’est le catholicisme zombie». Cartes à l’appuie, l’auteur montre que la Bretagne, Rhône-Alpes, l’Ile-de-France, ont été les régions les plus mobilisées. Des régions autrefois, «vichystes» et «antiydreyfusardes» qui, historiquement, ont pourtant toujours combattu la laïcité.

«L’athéisme est générateur d’angoisse, la population de l’Hexagone est en risque métaphysique et donc à la recherche d’un adversaire structurant, d’une cible: l’islam», écrit l’auteur. «C'est le droit de caricaturer le personnage central d'une religion de dominés (...) qui était défendu et en ce sens, cette manifestation était xénophobe», a-t-il redit sur France Inter lundi. «La diabolisation de l'islam répond au besoin intrinsèque d'une société totalement déchristianisée» qui se réfugie de manière inconsciente dans un «laïcisme radical», a-t-il lancé.

Un néo-républicanisme dangereux

«La sacralisation par l’Etat français d’une image de Mahomet en forme de bite constitue un tournant historique». Cette néo-république ou «République d’exclusion» provoquerait une montée de l’antisémitisme. «La montée d’une passion religieuse islamophobe, dirigée contre une minorité, ne peut que raviver, inévitablement, toutes les passions religieuses et finalement cibler la religion des autres minorités, conduire donc à l’antisémitisme».

Des méthodes critiquées

S’il juge l’ouvrage «stimulant intellectuellement», le géographe Jacques Lévy estime qu’à l’image de l’expression «catholiques zombies», «Todd voit des catholiques là où il n’y en a plus, et décrit le monde contemporain comme si rien n’avait bougé depuis deux siècles», indique-t-il dans Libération. «Dire que l’ouest de la France était autrefois très catholique, c’est juste, mais interpréter tout ce qui s’y passe aujourd’hui à travers ce prisme, c’est contestable».

Le démographe François Héran dénonce dans le quotidien «l’esprit de système» et le «déterminisme» du géographe. «Todd n’interroge pas les acteurs, il fait parler leur inconscient via des «systèmes anthropologiques latents»