Statistiques ethniques: Un outil prôné par les chercheurs et certaines associations

DECRYPTAGE Politiques, associations contre le racisme et sociologues se battent depuis des années pour que les statistiques ethniques soient autorisées...  

Oihana Gabriel

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Les réticences à l'usage de statistiques ethniques, au nom de l'égalité républicaine, restent nombreuses en France, mais le Centre d'analyse stratégique estime possible une utilisation plus large de données sur la nationalité des parents.
Les réticences à l'usage de statistiques ethniques, au nom de l'égalité républicaine, restent nombreuses en France, mais le Centre d'analyse stratégique estime possible une utilisation plus large de données sur la nationalité des parents. — Martin Bureau AFP/Archives

«Tout un tas de pays démocratiques ont des statistiques ethniques, ça ne choque personne!», s’est emporté Robert Ménard mardi. Le maire d’extrême droite de Béziers, visé par une enquête préliminaire après le fichage supposé des écoliers musulmans et entendu ce mercredi par la police, a relancé un vieux débat. Pourtant, certaines associations, des sociologues et des personnalités politiques défendent les statistiques ethniques pour comprendre la société. Un objectif bien différent de celui du maire de Béziers.

Il ne faut pas confondre les statistiques anonymes étudiées par des scientifiques et basées sur de l’auto-déclaration avec un fichier où l’on impose de façon arbitraire une religion en fonction d’un prénom. «Le fichage sauvage de Robert Ménard sans aucune méthode et nominal avait un but stigmatisant», dénonce la sénatrice écologiste Esther Benbassa qui défend des statistiques ethniques sur le principe du volontariat et de l’anonymat, conduites par des chercheurs sous le contrôle de l’Etat. Des données indispensables pour étudier la réalité française.

«A partir du moment où vous avez des statistiques précises sur l'orientation scolaire, les jugements, vous pouvez travailler sur les discriminations», plaide Louis-George Tin, président du Conseil représentatif des associations noires (Cran). «Le fichage est un outil raciste, les statistiques un outil anti-raciste.»

Le ficher ethnique illégal, pas les statistiques

Dans le détail, la question des statistiques ethniques est complexe. Si le fichier ethnique est illégal, en réalité, certaines études non obligatoires (donc pas le rencensement), posent des questions sur les origines, comme ce fut le cas de l’enquête Trajectoires et origines en 2008. Par ailleurs, d'autres sondages, notamment commandés par le Cran, révèlent par exemple que seulement 0,5% des élus des conseils généraux sont issus de la diversité. «Même si les statistiques ethniques ne sont pas illégales, cela reste un tabou», ajoute le président du Cran. D'où des données rares. «Il y a eu des progrès depuis les années 2000 avec des enquêtes qui concernent l’emploi par exemple, nuance Mirna Safi, sociologue à Sciences-Po. Mais sur le sentiment d’appartenance, la France accuse de grosses lacunes», reprend la chercheuse. Et ne serait pas disposée à élargir de manière systématique ces questions aux enquêtes obligatoires.

Les pays anglo-saxons ont adopté ces données ethno-raciales depuis des décennies. «Aux Etats-Unis, des études montrent qu’un passage en prison augmente la probabilité de se déclarer comme appartenant au groupe noir, détaille Mirna Safi. Ces auto-déclarations ethniques permettent d’étudier dans le détail l’articulation entre stéréotypes et identification.»

Un premier pas vers la discrimination positive?

Pour Mirna Safi, l’enjeu reste politique. «Quand l’Etat garantit dans une perspective démocratique ces statistiques ethniques, elles servent clairement à des mesures de discrimination positive… et à l’évaluation de ces politiques».

Esther Benbassa (EELV) et le député UMP Jean-René Lecerf ont envoyé un rapport sur la lutte contre les discriminations à tous les ministères en novembre 2014 prônant un premier pas vers cette réforme. «Parmi les 11 suggestions, l’une concernait l’ajout d’une case dans le recensement, spécifiant le lieu de naissance des parents et la nationalité antérieure. Sans nommer les gens, ce genre de données pourrait mesurer l’accès ou non des enfants d’immigrés au logement, à la santé, aux études…»  

La proposition de loi n’a pas abouti et le rapport dort dans un bureau. «On est très loin en France d’une volonté de se lancer dans la discrimination positive», regrette Esther Benbassa. «Si on ne peut pas dessiner le paysage de la diversité en France, on ne pourra pas sortir du communautarisme.» Il y a urgence, selon elle.