Pédophilie à l’école: «On fait attention à ne jamais se retrouver seul avec un élève...»

TEMOIGNAGES «20 Minutes» a interrogé plusieurs enseignants sur leur métier alors qu’un rapport sur les soupçons de pédophilie à l’école va être rendu public ce lundi…

Vincent Vantighem

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Un élève dans une école primaire le jour de la rentrée scolaire
Un élève dans une école primaire le jour de la rentrée scolaire — Frederick Florin AFP

Contrairement à ses camarades, Lucas* n’avait pas fini l’exercice quand la cloche a sonné l’heure tant attendue de la récréation. «Je lui ai dit: ‘’Tant pis! Va t’amuser avec les autres…’’, raconte son instituteur. Je ne voulais simplement pas rester seul avec lui dans la classe.» Comme Julien*, de nombreux professeurs des écoles rivalisent d’ingéniosité pour ne pas se retrouver dans une situation compromettante alors que les signalements pour des faits de pédophilie dans l’Education nationale se multiplient.

Les faits: Les signalements d'enseignants pédophiles se multiplient

Ce lundi après-midi, Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’Education nationale, et Christiane Taubira, son homologue de la Justice, doivent rendre publics les résultats d’une inspection sur les «dysfonctionnements» qui ont permis à certains enseignants, condamnés dans des affaires de mœurs, de continuer à exercer auprès des enfants. Les ministres avaient évoqué en avril la possibilité d'inscrire dans la loi l'obligation pour la Justice d'informer l'Education de la condamnation de professeurs pour faits graves.

Pour le moment, cette obligation est signalée dans une circulaire mais celle-ci n'est pas toujours appliquée. Autre piste, la vérification à intervalles réguliers des casiers judiciaires des enseignants. Pour le moment, ils ne sont consultés qu'au moment de l'embauche. Autant d'annonces qui pourraient être faites à Grenoble (Isère) où se tiendra la conférence de presse. A quelques kilomètres seulement de l’école de Villefontaine où un directeur d’école a été mis en examen en mars pour avoir violé plusieurs élèves de cours préparatoire (CP).

Des gendarmes devant l'école de Villefontaine où exerçait le directeur d'école soupçonné de viols - Philippe Desmazes AFP

«On a parfois l'impression de devenir parano»

«Nous n’avons pas attendu cette affaire pour prendre nos précautions, témoigne Christophe, 52 ans dont une bonne trentaine à enseigner dans la région toulousaine. Par exemple, les plus petits veulent toujours nous faire des bisous en arrivant le matin. J’esquive en leur apprenant à dire bonjour comme des grands.» Pas toujours évident de travailler dans ces conditions. «On a parfois l’impression de devenir parano, poursuit Julien. Des fois, on pense plus à cela qu’à faire notre métier.»

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«Mais dans ce climat de suspicion générale, il faut bien qu’on se protège, estime Patrick, directeur d’une école à Saint-Romans (Isère). Heureusement, nous pouvons compter sur le personnel féminin…» Riches de plus de 320.000 enseignants, les écoles du premier degré comptent en effet 82% de femmes dans leurs rangs, selon l'Insee. «Résultat: quand un gamin se fait un bobo dans la cour et qu’il faut lui baisser le pantalon pour lui mettre un pansement, on envoie une femme», poursuit ainsi Patrick.

Porter les cartons plutôt que de s'occuper des pipis

Si le sujet ne fait pas l’objet d’un cours spécifique lors de la formation des enseignants, il est suffisamment grave pour être abordé lors des inspections. «Mon premier jour après le concours, l’inspectrice m’a expliqué que je devais plutôt me charger de porter les cartons et de ranger les classes que de m’occuper des pipis ou des bobos des petits», raconte encore Julien.

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Idem s’il faut parler en tête-à-tête à un élève à la fin des cours. «On m’a conseillé de laisser la porte entrebâillée, se souvient Mathieu, professeur dans un collège de Rouen (Seine-Maritime). Cela évite tout malentendu…» Un excès de prudence? «Je peux vous dire qu’une élève a prétendu avoir été kidnappée il y a deux ans, raconte encore Julien. C’était complètement farfelu. Mais suffisamment grave pour que tout le monde en parle pendant deux mois.»