Pôle Emploi: Des lettres de chômeurs comme «un éventail de vies»

INTERVIEW La réalisatrice Nora Philippe publie des lettres de chômeurs menacés d’être radiés dans «Cher pôle Emploi»…

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Nora Philippe, auteur de «Cher Pôle Emploi», Ed. Textuel.
Nora Philippe, auteur de «Cher Pôle Emploi», Ed. Textuel. — Mohamed Bourouissa

Nora Philippe a rassemblé plusieurs dizaines de lettres de demandeurs d’emploi radiés de Pôle Emploi ou menacés de l’être, dans son livre Cher Pôle emploi (Ed. Textuel), publié ce mercredi. Interview.

Vous publiez une matière inédite, en l’occurrence ces courriers, qui d’ordinaire ne sortent jamais de l’administration de Pôle Emploi. Comment les avez-vous recueillis ?

Je les ai d’abord filmés lorsque je tournais mon documentaire au Pôle Emploi de Livry-Gargan, en Seine-Saint-Denis. Les agents en recevaient beaucoup chaque jour et les triaient. Les histoires que racontent ces lettres étaient souvent désastreuses, drôles ou rocambolesques. J’ai demandé aux agents de m’en donner des copies, en cachant l’identité des expéditeurs. Ils ont accepté.

Les personnes se livrent beaucoup dans ces lettres, avec des récits variés et souvent très touchants. Ce corpus donnait à voir un éventail de vies, avec des conséquences bureaucratiques potentiellement dramatiques en cas de radiation.

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Qu’est-ce qui vous a le plus frappé en lisant ces courriers ?

Notre vulnérabilité face à l’administration. Elle est censée être un outil pour le citoyen, mais devient une organisation qui vous marginalise ou vous punit si vous n’avez pas les outils pour lui répondre. C’est une question cruciale dans nos sociétés aujourd’hui, car on a un contact quasi-quotidien avec elle.

Beaucoup de ces lettres ont été écrites par des personnes issues de l’immigration, confrontées à des problèmes linguistiques, ce qui les marginalise davantage. Des ingénieurs tunisiens ou des médecins sri-lankais sont perdus une fois en France parce qu’ils n’ont pas les outils pour traiter avec l’administration française, qui ne prend pas le temps de les aider.

Vous dites qu’ils témoignent de l’évolution du regard porté sur le chômeur. Quel est-il aujourd’hui ?

Le chômage est un phénomène contemporain. Il était bien moins important il y a quelques décennies. La déclaration du ministre du Travail, François Rebsamen, m’a frappée : il assimilait le chômeur au fraudeur, à une personne qui ferait le choix du chômage. C’est étrange, car avec la précarisation du travail, le chômage est devenu presque incontournable dans le parcours d’un travailleur.

Inscrire le chômage dans le registre moral et de la fraude est à la fois faux, mais c’est aussi une tactique politique très néfaste, qui diabolise une catégorie de la population.

Vous écrivez que ce qui est à l’œuvre, à travers ces lettres, c’est l’absence en train de se fabriquer...

Oui, car ces personnes sont déjà éloignées du marché du travail et marginalisées. Leur éventuelle radiation les en éloigne encore plus et les met en danger. Leurs lettres disent ce processus de disparition, plus que de précarisation, avec des pans entiers de population plongeant dans la misère.

C’est aussi un moyen de les faire disparaître des statistiques du chômage…

C’est un point très polémique, et Pôle emploi se défend de manipuler les chiffres dans ce but,  mais en effet de nombreux spécialistes notent que la radiation est un des outils utilisés pour faire baisser les chiffres du chômage.

Quel est le sort de ces lettres, d’habitude ?

A peine reçues, elles sont ajoutées aux dossiers des demandeurs d’emploi. Au bout de 5 ou 10 ans, ces dossiers sont détruits.

Connaissez-vous les réponses que Pôle Emploi leur a données ?

Non. Qu’a fait l’administration derrière ? On peut imaginer. Ce qui compte, c’est surtout le fait que ces lettres, écrites à la main, rappellent que ce sont des personnes qui les ont écrites, pas des chiffres, ni des numéros, ni des cohortes de statistiques.