Lutte contre le racisme: «Avant de faire de nouvelles promesses, il faudrait tenir les précédentes»

INTERVIEW Le sociologue Michel Wievorka décrypte les principales mesures du plan contre le racisme et l'antisémitisme dévoilé vendredi par le Premier ministre...

Propos recueillis par Laure Cometti
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Le Premier ministre Manuel Valls entouré de Claude Goasguen et Bernard Henry Levy lors d'un rassemblement organisé par le  Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) le 19 mars 2014 à Paris.
Le Premier ministre Manuel Valls entouré de Claude Goasguen et Bernard Henry Levy lors d'un rassemblement organisé par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) le 19 mars 2014 à Paris. — LICHTFELD EREZ/SIPA

Pénalisation des messages haineux sur Internet, visite de lieux de mémoire, label pour les associations de défense des valeurs républicaines... Le plan de lutte contre le racisme et l'antisémitisme dévoilé vendredi par le Premier ministre comporte 40 mesures centrées sur la la justice, Internet, et l'éducation, financées à hauteur de 100 millions d'euros sur 3 ans. 

Lutte contre le racisme et l'antisémitisme: 40 mesures et 100 millions d'euros

20 Minutes a sollicité l'éclairage du sociologue Michel Wieviorka, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess).

Quel est selon vous le volet le plus efficace de ce plan?

C’est une bonne chose que les paroles et les actes racistes relèvent désormais du droit pénal et non plus du droit de la presse. Il faut réguler démocratiquement mais fermement Internet, sur lequel se déversent des discours de haine jusqu’à présent non criminalisés. Il ne s’agit pas d’introduire une censure mais de sanctionner des propos qui le sont déjà sur d’autres supports. En revanche, je suis moins convaincu par ce qui est prévu pour l’école. 

Quelles critiques adressez-vous au volet éducatif?

Je suis mitigé quant à la capacité de l’Etat de renforcer la défense des valeurs de la République, l’égalité, la liberté, la fraternité. Cela me semble même risqué. Lorsque ces discours ne correspondent pas à la réalité, ils deviennent de simples injonctions qui favorisent la radicalisation. Un jeune des quartiers populaires qui se heurte à la discrimination, à l’école ou dans la vie professionnelle, tout en entendant des discours artificiels sur l’égalité des chances, se rappelle ainsi qu’il est exclu de ce système de valeurs.

La volonté de provoquer un «éveil citoyen» est-elle vraiment réaliste?

Ce plan part du postulat que l’Etat doit et va encourager l’éveil de la société civile sur les questions de racisme. Or ce n’est pas l’Etat qui fabrique les mouvements sociaux, même s’il peut les soutenir. On assiste actuellement à une grande régression. Il y a 30 ans, la création de SOS Racisme ou auparavant l’initiative citoyenne de la marche pour l’égalité et contre le racisme ont déclenché un essor qui est totalement retombé. Le communautarisme et les pulsions racistes s’accroissent et la société est atone quant à sa capacité à réagir à ces questions. 

Nous sommes dans une époque de disqualification des élites gouvernantes et la transmission de messages du sommet de l’Etat vers la société civile en pâtit. Il vaudrait mieux que ces messages viennent d'instances institutionnelles, par exemple religieuses, mais elles sont également mal placées pour le faire.

Rapport de la CNCDH: Pourquoi les clichés antisémites ont prospéré en 2014

Ce plan fait-il l’impasse sur certains problèmes liés au racisme?

Il ne s’inscrit pas assez dans un contexte de globalisation des problématiques liées au racisme. On ne peut pas penser ces questions uniquement dans le cadre de l’Etat-nation français, sans prendre en compte sa place dans le monde et son passé colonial.

Plus grave encore, deux mesures font défaut à ce dispositif. La fin du contrôle au faciès et le droit de vote des étrangers, deux promesses de campagne de François Hollande qui avaient suscité beaucoup d’espoir mais sont restées lettre morte. Avant de faire de nouvelles promesses, il faudrait tenir les précédentes.

Enfin, je regrette le trop faible soutien à la recherche en sciences sociales sur les questions de racisme, afin d'en comprendre en profondeur les mécanismes. 

Néanmoins, ce plan fixe un cadre utile avec des moyens et un temps non négligeables. Au cours de ces trois années, il faudra contrôler et mesurer les impacts de ces mesures afin d’évaluer leur efficacité.