Femmes parties pour le djihad: «Il y a un romantisme exotique autour de la virilité supposée des djihadistes»

INTERVIEW Farhad Khosrokhavar, directeur de recherches à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess), explique pourquoi les filles sont de plus en plus nombreuses à rejoindre Daesh…

Audrey Chauvet

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Une mère montre la photo de sa fille partie faire le djihad
Une mère montre la photo de sa fille partie faire le djihad — Fred Scheiber/AP/SIPA

Les femmes ont surpassé les hommes, mais pour une fois ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle. En mars, 136 femmes françaises ont été recensées comme candidates au djihad sur le front irako-syrien, contre 125 hommes. Des chiffres qui confirment l’attrait des jeunes femmes pour Daesh, qui a développé ses techniques de propagande envers celles qui doivent devenir les épouses dévouées des djihadistes. Farhad Khosrokhavar, directeur de recherches à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess), nous explique pourquoi autant de femmes sont séduites par Daesh.

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Quel est l’intérêt pour Daesh de recruter des femmes?

Les jeunes filles ont surtout pour rôle de donner naissance à de futurs djihadistes. Daesh ne se sert pas d’elles comme combattantes car il n’en a pas encore besoin mais cela pourrait très bien arriver par la suite. Daesh pourrait surtout les renvoyer en Europe pour commettre des attentats car on soupçonne moins une femme qu’un homme de pouvoir devenir très violente. Leur présence auprès des combattants a aussi une dimension symbolique: si tant de femmes occidentales les rejoignent, cela donne une image de légitimité accrue à Daesh auprès des candidats au voyage. Sur les 3.000 à 4.000 Européens qui sont partis combattre, au moins 1.000 sont des filles.

L’organisation a-t-elle accéléré ses recrutements de jeunes filles? Comment le fait-elle?

Il faut se méfier de ces chiffres ponctuels, mais un peu partout en Europe, il est avéré qu’il y a un afflux de jeunes femmes vers le djihad. Daesh a développé des services sur le Web très efficaces pour manipuler et attirer les jeunes filles: ils les «dépaysent» mentalement et cela facilite leur départ. Souvent, elles partent simplement parce qu’une copine est partie et que celle-ci leur envoie des messages par Internet, attise leur esprit d’aventure et de compétition. Les jeunes partent simplement par un phénomène d’imitation, l’idéologie ne joue qu’un rôle très effacé.

Qu’est-ce qui les attire?

En Occident, les filles sont dans une culture de l’unisexe: jamais filles et garçons n’ont été aussi proches culturellement, par l’enseignement ou le droit. Mais elles sont dans un rapport désenchanté avec le féminisme, les acquis pour lesquels leurs mères ou leurs grands-mères se sont battues leur paraissent banals ou archaïques. D’autre part, elles discréditent les garçons de leur entourage,  qui n’incarnent plus l’idéal de l’homme qui soutient sa famille. Elles se retournent alors vers les djihadistes qui affrontent la mort: si un homme est capable de lutter pour ses idéaux jusqu’à la mort, il est capable de soutenir sa famille jusqu’à la mort. Il y a un romantisme exotique qui se crée autour de la virilité supposée des djihadistes. Il ne faut pas non plus occulter le fait que la violence les attire aussi, ce n’est plus l’apanage des garçons.

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Savent-elles ce qui les attend sur place?

Elles s’attendent logiquement à trouver l’homme idéal qui pourra assumer un rôle de stabilité de la famille, en opposition avec l’instabilité profonde des couples modernes. C’est une forme de régression à une stabilité archaïque. Selon la doctrine de Daesh, la femme n’est pas soumise mais complémentaire de l’homme.