Greffe de moelle osseuse : «C'est étrange, j’ai l’impression que nous sommes connectés»

TEMOIGNAGE Lucy Lelong, 31 ans, a eu une greffe de moelle osseuse pour combattre son cancer. Elle raconte le lien particuler qui s’est tissé avec son donneur, anonyme...

Faustine Vincent

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La greffe de moelle osseuse permet de guérir certaines maladies graves du sang, comme les leucémies.
La greffe de moelle osseuse permet de guérir certaines maladies graves du sang, comme les leucémies. — Benoît Rajau pour l'Agence de la biomédecine.

La lettre commence par un blanc : «Chère ________ ,» et se termine par un sobre «votre donneur». L’anonymat étant la règle en France pour le don de moelle osseuse lorsque le donneur n'est pas issu du cercle familial, Lucy Lelong, jeune parisienne de 31 ans, ne saura jamais qui a accepté de faire ce geste pour l’aider à vaincre son cancer des ganglions.

Elle sait simplement que c’est un Américain pesant 84 kg, et n’a de lui que cette lettre, qu’il lui a écrite juste avant sa greffe en janvier 2014. «Ça pourrait être un scénario complètement romantique : ‘’elle est leucémique, il est donneur, ils se rencontrent’’», plaisante-t-elle, assise à la terrasse d’un café.

En 2014, 1.943 greffes de moelle osseuse ont été effectuées en France, dont 57 % à partir de donneurs non familiaux, selon l'Agence de biomédecine. A la différence du don d'organes, le prélèvement se fait toujours sur des personnes vivantes. Mais comme souvent après une greffe, un lien invisible s'est noué entre Lucy et son donneur. «C’est étrange, lui écrit-il en anglais, mais j’ai l’impression que nous sommes connectés […]. Je sais que ça fait cliché mais c’est comme ça je le ressens […]. J’espère que vous savez qu’il y a quelqu’un quelque part dans le monde qui se soucie de vous», conclut-il.

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«J'aurai peut-être l'accent texan au réveil ?»

Lucy s'était d'abord amusée de l'étrangeté de la situation. «Je me disais que j'allais avoir le corps d'un homme dans ma petite carcasse, ou que j'aurai peut-être l'accent texan au réveil», sourit-elle. La jeune femme a découvert l’existence de la lettre de son donneur deux mois plus tard. Elle se rendait à l’hôpital avec sa mère lorsque le personnel médical la lui a remise. Elle qui affichait jusqu’ici son indifférence, refusant de considérer sa greffe comme le symbole de renaissance que lui vantait son entourage, a soudain fondu en larmes. «Non seulement il avait fait ce don mais en plus il avait pris la peine d’écrire.» De surcroît, la lettre est «en bon anglais», ce qui ne gâche rien aux yeux de cette traductrice professionnelle.

Elle rédige un brouillon de réponse dans la foulée. Mais trois semaines après l’opération, la greffe entraîne des complications. Le brouillon reste en l’état. Lucy attendra près de neuf mois – le temps d’aller mieux – pour achever sa lettre. De cette longue séquence pendant laquelle elle est terrassée par une infection pulmonaire et des traitements à base de cortisone, son donneur ne saura rien. Soucieuse de l’épargner, elle évacue cet épisode d’une phrase : «Les choses ont été un peu compliquées mais je vais beaucoup mieux maintenant, et c’est grâce à vous», lui écrit-elle, malgré l’angoisse, toujours vivace, que la maladie revienne.

«Je ne voulais pas qu’il croie que c’était de sa faute et qu’il se sente mal», explique la jeune femme. Elle préfère le remercier pour «le plus beau cadeau de sa vie», s’amuse de constater que tous deux ne savent presque rien l’un de l’autre, avoue avoir «échafaudé toutes sortes d’hypothèses» à son sujet, et sentir, comme lui, qu’ils sont «connectés». Elle a désormais son groupe sanguin. «J’étais A+, je suis devenue O+ après la greffe. Je crois que c’est donneur universel, non ?». Mais contrairement à une greffe d’organe, elle n’aura pas à endurer un traitement toute sa vie.

«Juste au cas où»

Lucy sait que les courriers échangés entre donneur et receveur ne doivent comporter aucun détail à même de les identifier. L’Agence de biomédecine, qui sert d’intermédiaire entre les deux, y veille scrupuleusement. A la fin de sa lettre, la jeune femme fait malgré tout une tentative. «Juste au cas où (ceci sera probablement supprimé), je m’appelle Lucy, je vis à Paris et je suis traductrice. Quoi qu’il en soit, sachez que je pense à vous chaque jour. Vous m’avez sauvé la vie. Merci.»

Elle a confié sa lettre à l’hôpital il y a maintenant quatre mois. Elle ignore si l'Américain l’a reçue. «J’aimerais bien qu’il me réponde, confie-t-elle. Et je lui répondrai à mon tour». Et sinon ? «Sinon, on va laisser ça comme ça».