Esprit du 11 janvier, es-tu toujours là?

SOCIÉTÉ Trois mois après, que reste-t-il des manifestations qui ont suivi les attaques terroristes à Paris?...

Audrey Chauvet

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Un ballon lancé lors de la manifestation du 11 janvier 2015 à Paris en solidarité avec les victimes des attentats commis dans la capitale
Un ballon lancé lors de la manifestation du 11 janvier 2015 à Paris en solidarité avec les victimes des attentats commis dans la capitale — Joel Saget AFP

L’esprit du 11 janvier, c’était des millions de Français qui défilaient dans la rue pour la liberté d’expression, des policiers acclamés par la foule, des politiques unis de droite à gauche, des sondages de popularité en hausse pour François Hollande, une standing ovation pour Manuel Valls à l’Assemblée nationale… C’était «l’unité nationale», le «vivre ensemble» et le «Je suis Charlie» déclinés à toutes les sauces. Si la mayonnaise avait alors pris, n’a-t-elle pas un peu tourné trois mois après?

VIDEO. 11 janvier 2015: Une journée pour l’histoire

Une manifestation-puzzle dont les pièces se détachent

Le 11 janvier, tout le monde était Charlie. Mais un Charlie schizophrène. «Tous les manifestants ont été portés par l’émotion mais pas par les mêmes ressorts, estime Gérôme Truc, sociologue et chercheur associé au Centre d’études des mouvements sociaux. Par exemple, certains avaient des drapeaux français et chantaient la Marseillaise quand d‘autres refusaient de le faire. Ce jour-là, on a essayé de donner du sens à quelque chose d’insaisissable, mais on a ensuite vu revenir d’autres discours, notamment le vote pour le Front national qui n’a pas été affaibli.»

Pour Michel Wieviorka, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess), «des pans entiers de la population ne se reconnaissaient pas dans la mobilisation même s’ils étaient révulsés par l’usage de la violence». Pour des raisons religieuses, parce qu’ils trouvaient qu’il y avait deux poids deux mesures dans la réaction aux violences terroristes selon leurs cibles, parce qu’ils estimaient que la liberté d’expression n’était pas sans limites, des millions de Français n’ont pas pu s’identifier au mouvement. Trois mois après, la société française semble donc aussi morcelée qu’elle l’était auparavant.

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La «politique politicienne» a repris le dessus

Bien naïf celui qui aurait cru que les politiques allaient rester main dans la main. Dès la conférence de presse du président de la République le 5 février, la droite a tiré dans les pattes de l’esprit du 11 janvier, accusant François Hollande de «l’exploiter» ou de le considérer comme «un chèque en blanc». «L’appel unanime à la tolérance et à la condamnation du terrorisme est un peu derrière nous car la vie politique a repris ses droits, estime François Dubet, professeur de sociologie à l'Université de Bordeaux. L’islam est maintenant au centre de la vie politique, avec le Front national qui mobilise beaucoup sur ce thème et les déclarations à géométrie variable d’une partie de la droite sur cette question.» Néanmoins, cet inévitable retour à la «vie politique normale» a eu le mérite  de se faire «sans que les attentats aient déchiré la société française», rappelle François Dubet. «Il n’y a pas un avant et un après 11 janvier, mais cette mobilisation reste une bonne nouvelle.»

Les religions, un sujet toujours (plus) sensible

Il y avait les «pas en mon nom», les «je suis juif», les «musulmans de France» et les condamnations unanimes de l’islamophobie. Jamais on n’avait autant parlé de religion et de laïcité. Un mot dont la définition reste floue. «On ne sait pas trop quoi faire aujourd’hui de la laïcité, il y a un débat profond entre ceux qui la voient comme la tolérance de toutes les opinions et les autres comme le droit de ne pas manger de porc à la cantine, explique François Dubet. Le 11 janvier n’a pas changé les résultats des sondages d’opinion sur le racisme et la xénophobie, mais une inquiétude est apparue à ce sujet. Nous vivions dans un Etat qui se percevait comme culturellement homogène et les événements ont créé un trouble d’identité. Reste que les manifestations qui disaient "nous sommes une nation plurielle", c’est mieux que des manifestations qui auraient dit "les étrangers dehors"».

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La liberté s’arrête-t-elle là où le danger commence?

Le projet de loi sur le renseignement, destiné à donner plus de moyens aux services de renseignement pour traquer les terroristes, est déjà vivement critiqué: faut-il fliquer tout le monde au nom de la sécurité? Et, encore plus contradictoire, au nom de Charlie? «Dès qu’on est confronté au terrorisme, il y a des tensions entre la logique de prévention policière et l’exigence démocratique», commente Michel Wieviorka. La loi sur le renseignement est une réponse du gouvernement qui n’est «pas contradictoire avec le discours du 11 janvier», estime pour sa part Gérôme Truc: «Manuel Valls ne lâche rien sur l’idée que la France est "en guerre" et ne veut pas que le Front national soit le seul crédible pour constituer un pouvoir exécutif fort, dont tout le monde estime avoir besoin. Le discours du gouvernement n’est pas contradictoire avec le "pas d’amalgame": après le 11 septembre, George Bush disait aussi "Vous êtes avec nous ou contre nous, que vous soyez musulmans ou non".»

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La France d’après

Gérôme Truc, qui a travaillé sur les attentats du 11-Septembre à New York, est formel: «Nous avons étudié combien de temps avait duré le renforcement de la cohésion sociale aux Etats-Unis: seulement quelques semaines. Trois mois après, on passe à autre chose, et neuf mois après, on revient complètement à la normale.» Seul moyen de ne pas oublier les événements tragiques de janvier: les commémorations. Mais là encore, l’esprit d’unité risque d’en prendre un coup. «Comment commémorer les attentats? Qui commémorerait quoi? Comment? Les familles des victimes le souhaiteraient-elles? Faut-il créer un monument? Où? Les débats risquent d’être houleux», estime Gérôme Truc. «Dans un an, on se souviendra, et ça n’ira peut-être pas beaucoup plus loin.»

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