Que sont les boîtes noires que le gouvernement veut installer pour surveiller le Web?

INTERNET Ces dispositifs figurent parmi les points les plus critiqués du texte...

Nicolas Beunaiche

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Une femme sur Internet (illustration).
Une femme sur Internet (illustration). — LIONEL BONAVENTURE / AFP

Elles pourront en théorie tout savoir de nous mais on en sait très peu sur elles. Les boîtes noires, dont le rôle sera de scanner le Web à la recherche de terroristes en puissance, sont l’un des dispositifs centraux du projet de loi sur le renseignement qui sera examiné à l’Assemblée à partir de lundi. L’un des plus contestés par les opposants au texte, également. Ce vendredi, sept hébergeurs de données informatiques français, dont les deux principaux OVH et Gandi, sont montés au créneau contre ces «boîtes noires aux contours flous» et ont menacé le gouvernement d'exil en cas d'adoption de la loi. 20 Minutes fait le point sur ce que l’on sait de ces systèmes de surveillance.

Comment vont fonctionner les boîtes noires?

Il s’agit de dispositifs automatiques de surveillance qui seront placés sur les infrastructures réseau des fournisseurs d’accès à Internet (FAI). Grâce à un algorithme, ils auront pour mission de détecter les «comportements suspects»; «ils scanneront le Web et l’algorithme isolera certains profils», décrit Adrienne Charmet, coordinatrice des campagnes de La Quadrature du Net. A terme, d’autres acteurs du Web pourraient, eux aussi, héberger ce type de dispositifs. Selon l’Association des sites Internet communautaires (Asic), regroupant notamment Google, Microsoft et Facebook, l’intention des services de renseignement est en effet d’installer «des boîtes noires dans les infrastructures des diverses plates-formes d’hébergement de données, que ce soient des plates-formes de vidéos, des forums de discussion, des plates-formes de commerce électronique, des réseaux sociaux, etc.».

Qu’analyseront ces boîtes noires? 

L’algorithme analysera non pas des données de contenu mais des données de connexion; en clair, «sur quels sites un internaute est allé et à quelle heure il y est allé, quelles sont ses habitudes de navigation, où il s’est connecté…» précise Adrienne Charmet. L’anonymat est donc garanti, assure le gouvernement, puisque seuls les cas suspects pourront conduire à une identification. En tout cas en théorie. Dans les faits, «il est très facile d’identifier quelqu’un en recoupant les données», relativise Maryse Artiguelong, membre du bureau national de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Les opposants au projet craignent en fait qu’il instaure une «surveillance de masse» de l’Internet. En commission, le député EELV Sergio Coronado s’en est fait le porte-parole. «Le principe même de cette technologie consiste à filtrer l’ensemble des données circulant sur un réseau, ce qui nous conduira au système qui a été institué dans certains pays et qui fut parfois dénoncé par des lanceurs d’alerte tels qu’Edward Snowden», a-t-il expliqué. Sans dissiper les craintes, Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, a donné un exemple concret de ce que la boîte noire pourrait faire. Dans le cas de la publication d’une vidéo de décapitation à l’étranger, l’algorithme serait en mesure de repérer les premières connexions au site hébergeur, qui seraient potentiellement l’œuvre de complices, explique-t-il.

Qui va contrôler leur bon usage?

Seules les autorités auront accès aux secrets des boîtes noires, pas les opérateurs télécoms. Mais la question de leur contrôle se pose. Qui élaborera par exemple l’algorithme? D’après les explications de Bernard Cazeneuve, ce sont «les services de renseignement», après avis de la future Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR). Le ministre a également précisé que l’algorithme serait soumis au contrôle de cette même commission. En cas de détection de connexions «suspectes», le Premier ministre pourra enfin autoriser l’identification des données et de l’internaute, toujours après avis de la CNCTR. Un rôle uniquement consultatif décrié par les associations de défense des droits de l’homme, de même que la fonction de juge confiée au Premier ministre.