Smartphone «doudou», Nutella et accro aux séries télé... Les adultes sont-ils restés des enfants?

SOCIETE Jeux, coloriages et addiction aux dessins animés ne sont plus l’apanage des enfants…

Audrey Chauvet

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Un homme joue à un jeu sur smartphone.
Un homme joue à un jeu sur smartphone. — Alex Segre / Rex Featur/REX/SIPA

Vous vous souvenez quand vous passiez votre temps à faire des coloriages, à regarder des séries pendant des heures et à jouer à la Game Boy?  Comment ça, c’était hier soir? Certes, les coloriages ont pris le prétexte de la «détente anti-stress», les séries comportent un peu plus de sexe et de violence que Les Chevaliers du zodiaque et la Game boy s’est transformée en smartphone. Mais les «grandes personnes» existent-elles encore?

J’étais bien mieux avant, câliné par maman…

Plus aucun adulte n’a honte d’avouer qu’il a lu toute la saga Harry Potter, qu’il adore les tartines de Nutella ou qu’il va ce week-end à une soirée déguisée. Pour le psychiatre Patrice Huerre, coauteur de La France adolescente (éd. JC Lattès), les adultes d’aujourd’hui ont «peur de l’avenir» et aimeraient «arrêter le temps»: «Cette régression passe par des activités qu’apprécient les enfants et les adolescents», explique le psychiatre.

Confrontés à une incertitude chronique sur leur avenir, ils cherchent à «se prémunir de tout ce qui est susceptible d‘angoisser, ils retournent vers des mécanismes de défense et de protection qui pouvaient fonctionner pendant l’enfance: la peur de l’étranger ou du nouveau amène à privilégier la sphère privée, son petit chez soi, à être individualiste», poursuit le psychiatre.

La vie est un jeu

Les nouvelles technologies ont accentué le phénomène: alors que nos grands-pères jouaient à la belote au café, on peut trouver des partenaires de jeu en restant bien tranquille sur son canapé. Pour la sociologue Monique Dagnaud, l’addiction à des jeux comme Candycrush est surtout liée à notre «incapacité à ne rien faire. Dans les transports en commun ou dans une salle d’attente, on mobilise son esprit, on meuble le vide.» Comme des enfants qu’il faut occuper pendant les longs trajets en voiture.

Les marketeurs ont d’ailleurs bien compris le filon: la «gamification» permettrait de «rendre des applications ou des services plus attractifs, de fidéliser les utilisateurs», explique Clément Muletier, auteur de La gamification (éd.Eyrolles). Jeux et quiz remplacent les publicités traditionnelles qui n’attirent plus assez l’œil du consommateur. Pour la presse en ligne, capter son audience passe aussi par de nouveaux formats plus ludiques: cet article aurait plus de chance d’être lu s’il était titré «Les dix signes qui prouvent que vous êtes resté en enfance» ou s’il était truffé de gifs animés. Courage, vous allez réussir à lire cet article jusqu'au bout.

Les doudous modernes

Autre preuve de notre enfance tardive, les smartphones sont devenus «le doudou des adultes», estimait la psychologue Stéphanie Bertholon dans Terra Eco: «On les utilise très souvent pour éviter des émotions désagréables comme l’ennui ou la solitude. Mais le résultat c’est la mise en place d’une stratégie d’évitement. Notre patience et notre tolérance diminuent considérablement». S’il suffit d’un «like» pour dire qu’on ressent une émotion positive, d’un émoji pour exprimer un sentiment, d’un balayage de l’écran pour dire «tu me plais» ou «tu ne me plais pas», pourquoi perdre du temps à réfléchir ou dialoguer?

Faut-il pour autant considérer que la «génération Y», dépeinte sous des traits pas toujours glorieux, serait incapable de réfléchir? Pas pour le psychiatre Patrice Huerre, qui estime que ces jeunes de 25-35 ans ont gardé «les bons côtés de l’enfance»: «Ils sont plus curieux, plus créatifs que leurs aînés.» Pour Monique Dagnaud, ils ne seraient pas atteints du syndrome de Peter Pan mais d’éternels ados: «Il y a moins de césure entre ados, post-ados et jeunes adultes, estime la sociologue. Les adultes sont plus attirés par l’aventure, le changement et ont des comportements adolescents plutôt qu’enfantins.»

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