Affiche censurée dans le métro: «Nous retombons dans l’obsession du religieux»

INTERVIEW L’historien Jean Baubérot, spécialiste de la laïcité, revient pour 20 Minutes sur la polémique…

Fabrice Pouliquen

— 

Jean Baubérot, historien et sociologue, spécialiste des questions de laïcité, dans un bar à Paris en 2012.
Jean Baubérot, historien et sociologue, spécialiste des questions de laïcité, dans un bar à Paris en 2012. — MARTIN BUREAU / AFP

Jean Baubérot, historien spécialiste de la laïcité et président de l’Ecole pratique des hautes études, revient pour 20 Minutes sur la vive polémique suscitée par le refus de la RATP de laisser la mention «au bénéfice des chrétiens d’Orient» sur une affiche de promotion d’un concert du groupe Les Prêtres.

L'affiche qui fait polémique. Monseigneur Di Falco regrette que n' apparaisse pas, dans l'annonce de ce concert, la mention "Au bénéfice des chrétiens d'Orient". - Capture d'écran / Twitter

Fallait-il omettre «Au bénéfice des chrétiens d’orient» de cette affiche au nom de la laïcité et de la neutralité du service public?

Non, la justification de la RATP est outrancière. Si le concert avait été au bénéfice des résistants syriens contre le régime d’Assad, ou en faveur du gouvernement de Tobrouk en Libye, au détriment de celui de Tripoli, là d’accord, la RATP aurait pu invoquer le principe de neutralité du service public. Même si les camps ne sont pas toujours à mettre sur la même ligne éthique. Mais ce concert des Prêtres vise à récolter des fonds pour les chrétiens d’Orient. Ce n’est pas une armée ou une organisation politique engagée dans un conflit, comme Daesh par exemple. Il s’agit d’une communauté persécutée qui subit la guerre.

Et si le concert avait été au bénéfice du peuple palestinien?

C’est le même raisonnement. Si le concert est au profit des habitants bombardés, ceux qui n’ont plus de maisons, il n’aurait pas été choquant d’avoir des affiches dans le métro mentionnant le concert et au profit de qui il est organisé. Si, en revanche, la mention disait «au profit de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) dans le conflit israélo-palestinien», il se serait posé alors la question de la neutralité du service public. Il faut à chaque fois faire la différence entre populations qui subissent les conflits et les organisations politiques et/ou militaires qui en sont parties prenantes.  

«La laïcité n’impose pas d’omettre le devoir de sa solidarité», déclare le sénateur PS Gérard Bapt. Ce devoir de solidarité doit-il parfois relayer au second plan le principe de laïcité?

Il n’y aurait pas eu rupture de la laïcité à mettre la mention «Au bénéfice des chrétiens d’Orient». La laïcité est contre toute discrimination en matière de religion. La persécution des chrétiens d’orient est un cas typique de discrimination. Cette affaire est finalement révélatrice de la tendance actuelle. Elle consiste à réduire la laïcité à la neutralité religieuse de la puissance publique. Mais cette neutralité n’est qu’un moyen au service de la liberté de conscience et de la non-discrimination pour raisons de religion. Or, aujourd’hui, ce moyen est devenu une fin en  soi, on ne retient plus que ça. 

Sommes-nous aujourd’hui trop crispés sur tout ce qui touche à la religion?

Je dirais même qu’on en arrive à être en contradiction avec la loi de séparation de l’église et de l’Etat de 1905. L’idée était justement de dégager la société politique d’une obsession du religieux qui avait cours au XIXe siècle. La religion était alors entraînée dans des conflits entre régimes républicains et régimes monarchiques. Aujourd’hui, nous retombons de nouveau dans l’obsession du religieux. Les exemples sont multiples. Le menu unique dans les cantines scolaires, le port du voile dans l’université, les jupes trop longues [en 2012, une lycéenne musulmane avait été renvoyée chez elle en raison de sa jupe jugée trop longue]... C'est surréaliste. Cette obsession est aussi très dangereuse. L’important aujourd’hui serait d’isoler les extrémistes religieux. Or, toutes ces polémiques et ces discriminations contre la religion nourrissent justement les radicalisations.