Calcul politique et idéologie... Pourquoi les sénateurs ont choisi de rétablir le délit de racolage

RACOLAGE Le Sénat a supprimé la pénalisation des clients et rétabli le délit de racolage, lors de l'examen d'une proposition de loi visant à renforcer la lutte contre la prostitution...

Delphine Bancaud
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Une prostituée dans le quartier Perrache de Lyon, le 26 juin 2012. CYRIL VILLEMAIN/20 MINUTES
Une prostituée dans le quartier Perrache de Lyon, le 26 juin 2012. CYRIL VILLEMAIN/20 MINUTES — C. VILLEMAIN / 20 MINUTES

Un vote qui passe mal auprès des associations féministes et de défense des prostituées. Le Sénat a supprimé dans la nuit de lundi à mardi la pénalisation des clients et rétabli le délit de racolage, points forts de la proposition de loi visant à renforcer la lutte contre la prostitution. Le texte a été adopté par 165 voix contre 44.

Un vote qui a fait réagir au sommet de l’Etat. «Je trouve invraisemblable et régressif» d'avoir «renoncé à la pénalisation des clients», a condamné la ministre de la Santé et des Droits des femmes, Marisol Touraine, ajoutant que l'on avait fait «des prostituées non pas des victimes, mais des coupables» en rétablissant le délit de racolage.

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La concurrence droite/gauche a joué à plein

Pour Lilian Mathieu, sociologue au CNRS et auteur de La fin du tapin, ce vote s’explique par un jeu d’opposition droite/gauche au Sénat. «C’est une manière pour les sénateurs UMP de rappeler l’héritage de Sarkozy, puisque c’est lui qui a instauré le délit de racolage en 2003. En outre, par tradition, la gauche développe des arguments humanistes en faveur des prostituées et s’est donc prononcée en faveur de la pénalisation du client, alors que la droite se montre plus répressive, ce qui la fait pencher vers le délit de racolage».

Une explication soutenue aussi par Chantal Jouanno, sénatrice UMP: «ce vote traduit un clivage purement politique entre la droite et la gauche; Car cette dernière a attaqué bille en tête la loi pour la sécurité intérieure, dite Sarkozy. Les positions des sénateurs étaient donc figées dès le départ et personne n’a cherché un compromis. D’ailleurs le débat a été bâclé en 5 heures et demie alors qu’il était programmé sur deux jours», affirme-t-elle.

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Des réflexes «machistes»?

Mais pour Laurence Cohen, sénatrice CRC, le fait que le Palais du Luxembourg préfère pénaliser les prostituées plutôt que leurs clients s’explique aussi par l’absence de volonté des sénateurs à faire bouger les lignes sur cette question: «L’idée reste ancrée chez une majorité d’entre eux que la prostitution est le plus vieux métier du monde et qu’elle ne peut pas être enrayée. Certains pensent même qu’il s’agit de rapports entre adultes consentants et que ce n’est pas si grave». Par ailleurs selon elle, «une majorité de sénateurs considèrent aussi les prostituées comme des délinquantes qui ont choisi de faire commerce de leur corps. Du coup, l’existence d’un délit de racolage ne les choque pas».

Grégoire Théry, secrétaire général du Mouvement du Nid va plus loin et estime que le vote des sénateurs reflète «leur machisme», du au fait que le Palais du Luxembourg, les femmes restent minoritaires (25%). «Il existe un blocage culturel vis-à-vis de cette question, car certains sénateurs ont été ou sont clients de prostituées et que les autres sont solidaires avec ceux qui considèrent que l’on peut disposer du corps des femmes. Ce vote est donc l’expression d’une défense des intérêts masculins», estime-t-il.

Quoi qu’il en soit, les jeux ne sont pas faits. Le texte devrait repartir en deuxième lecture à l'Assemblée. En cas de désaccord entre les deux chambres, les députés auront le dernier mot. Et la pénalisation du client pourrait donc refaire surface...

*La fin du tapin, éditions François Bourin, 2015, 20 €.