Eclipse solaire, marée du siècle: «Plus l'être humain s’urbanise, plus il est fasciné par les phénomènes naturels»

INTERVIEW Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS, explique pourquoi l'éclipse solaire de ce vendredi crée une telle fascination à travers le monde...

Propos recueillis par Céline Boff

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L'éclipse solaire vue dans les jardins du planétarium de Strasbourg. Strasbourg le 20 mars 2015
L'éclipse solaire vue dans les jardins du planétarium de Strasbourg. Strasbourg le 20 mars 2015 — Gilles Varela

Des lunettes spéciales en rupture de stock. Des milliers de personnes rassemblées sur les places ou postées derrière leurs ordinateurs, pour suivre l’événement en direct… Pourquoi l’éclipse solaire nous fascine-t-elle autant? Eléments de réponse avec Dominique Wolton directeur de recherche au CNRS, spécialiste des rapports entre sciences, techniques et société.

Pourquoi l’éclipse solaire engendre-t-elle une telle fascination?

Avant tout parce qu’elle offre un accès universel et gratuit à la science. Cette éclipse solaire permet à tout le monde de se retrouver, sans distinction de catégories sociales ou culturelles, autour d’un événement mondial, naturel, scientifique, pacifiste et gratuit. Dans le monde dangereux dans lequel nous vivons, ce n’est pas si fréquent… L’espace d’un instant, une autre forme de mondialisation s’organise, que le genre humain est capable d’observer et d’interpréter. Et puis, l’éclipse est un phénomène très ancien qui se reproduit à intervalles réguliers, mais rares. Nous savons que par le passé, d’autres êtres humains ont eux aussi assisté à des éclipses… Ce phénomène tisse donc un lien entre l’humanité à travers les âges. Il nous relie à l’histoire universelle.

L’éclipse solaire est-elle l’un des phénomènes naturels les plus appréciés à travers le monde?

Oui, parce que cet événement n’est pas dangereux. Mais aussi parce que dans les pays développés, 80% de la population vit en ville et plus l’être humain s’urbanise, plus il est fasciné par les phénomènes naturels. Nous l’observons également avec les grandes marées. Autrefois, elles n’attiraient pas les foules, mais ce week-end, des milliers de personnes vont se déplacer sur la côte Atlantique pour observer la première «marée du siècle». Nous vivons dans un monde tellement artificiel que les populations ont besoin de reprendre contact avec la nature, surtout lorsqu’elle s’impose avec toute sa force. Il y a presque une forme d’idolâtrie de la nature. Cet attrait relève de la métaphysique et même de l’ontologie. L’éclipse ou la marée pousse à la réflexion sur l’être, sur l’individu.

Bien que très documentée scientifiquement, l’éclipse continue de susciter beaucoup de craintes… Comment l’expliquez-vous?

Justement parce que nous vivons dans une civilisation très technique… Plus l’homme est rationnel, plus il a besoin de croire à des phénomènes magiques. Avec l’éclipse solaire, quelque chose de naturel et d’incontrôlable surgit brusquement. C’est la magie de la nature. Ce phénomène, bien qu’expliqué, continue de nous dépasser et il réveille notre imaginaire ancestral, composé de stéréotypes, de peurs et de superstitions issus du fond des âges.

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A l’inverse, pourquoi certaines personnes ne s’intéressent-elles pas du tout à ce phénomène?

Certains s’en détournent par réaction à la surabondance de l’information. Depuis deux jours, les médias ne parlent que de cet événement… Et puis, d’autres ont tout simplement d’autres chats à fouetter.

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