Réforme scolaire: «Il faut écouter la demande d’utilité de l’école mais aussi y résister»

INTERVIEW Marie Duru-Bellat, spécialiste des politiques éducatives, estime que l’école doit aussi rester un lieu déconnecté de la vie réelle…

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Marie Duru-Bellat, professeur des universités à Sciences-Po et à l’Institut de recherche sur l'économie de l'éducation.
Marie Duru-Bellat, professeur des universités à Sciences-Po et à l’Institut de recherche sur l'économie de l'éducation. — DR

Marie Duru-Bellat est professeur des universités à Sciences-Po et à l’Institut de recherche sur l'économie de l'éducation. Elle réagit pour 20 Minutes à l’étude sur la perception du système éducatif français par les 16-29 ans.

Selon une étude OpinionWay publiée ce mardi, les premiers mots qui viennent à l’esprit des 16-29 ans concernant le système éducatif sont : «inadapté» (12%), «compliqué» (9%) et «en retard» (6%). Qu’est-ce que cela vous inspire ?

12% qui le jugent inadapté, ce n’est pas beaucoup. Je pense qu’il ne faut pas trop se focaliser sur ces qualificatifs puisque la liste complète de ces derniers est longue, et ils sont donc éparpillés. On remarque toutefois qu’ils sont tous négatifs.

Il faut aussi noter que les 16-29 ans sont une population très hétérogène: à cet âge, la moitié a un diplôme de l’enseignement supérieur, et 20% n’a rien. Il est donc difficile d’interpréter en bloc.

Selon cette enquête, plus des trois-quarts (77%) des jeunes interrogés considèrent que le système éducatif n’est pas proche de l’entreprise et du monde du travail. Ce débat est récurrent…

Oui, c’est un leitmotiv des employeurs, des jeunes et des parents, surtout dans le contexte de pénurie d’emplois. C’est un problème durable mais on ne sait pas comment le prendre. L’Allemagne, que l’on regarde avec admiration, a un système éducatif davantage tourné vers le monde du travail. Mais elle en revient aujourd’hui, car son système est surtout adapté aux emplois dans l’industrie. Or avec l’évolution de l’emploi et le développement du tertiaire, ses jeunes ont besoin d’une formation plus longue et plus générale. Il ne faut donc pas céder à la tentation de mettre les jeunes trop tôt sur le marché de l’emploi.

La crise n’a-t-elle pas accentué cette demande vis-à-vis de l’école ?

Si, les jeunes et leurs parents sont obsédés par le chômage, qui touche les moins formés d’entre eux. Cela les amène à être plus utilitaristes: «à quoi ça sert l’école ?» Il faut écouter cette demande d’utilité et en même temps y résister, car on ne sait pas ce qui sera utile dans 20 ou 30 ans. L’école doit aussi rester un endroit où les élèves font des choses un peu déconnectées de la vie, un peu abstraites. Mais il faut que les élèves en voient le sens.

Les réponses des pouvoirs publics vous semblent-elles adaptées aux problèmes de l’école ?

Dans le projet de réforme du collège, il y a des mesures pour montrer aux élèves le sens de ce qu’ils apprennent, et pour être plus concret. De ce point de vue, la demande des jeunes est entendue. Concernant l’enseignement supérieur, on assiste depuis une quinzaine d’années à une professionnalisation des enseignements. L’université a beaucoup évolué, et a développé des formations, avec des stages. Les jeunes se disent satisfaits de ces évolutions.

Le problème majeur ce sont les élèves en difficulté très tôt, qu’on n’arrive pas à «récupérer». C’est ce que doit améliorer la politique d’éducation prioritaire.

Sur le papier, les textes du gouvernement vont dans le bon sens, mais c’est leur application qui pose problème, soit parce que cela prend du temps, soit parce que les enseignants estiment qu’ils n’ont pas les moyens nécessaires.