«Le Front national n'intéresse plus les intellectuels»

INTERVIEW Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite, réagit aux propos de Manuel Valls sur «l'endormissement généralisé» de la société...

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

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Marine Le Pen en meeting, le 28 février 2015.
Marine Le Pen en meeting, le 28 février 2015. — CHAMUSSY/SIPA

Mobilisation. Manuel Valls a alerté jeudi soir face au «danger immense» que représente le Front national, à quelques semaines des élections départementales. «Tout le monde le sait, tout le monde est au courant et pourtant, il y a comme une étrange accoutumance, presque une forme d'endormissement généralisé», a dénoncé le Premier Ministre, pointant du doigt l'absence de prises de parole des «intellectuels» et autres «grandes consciences de ce pays». Pour Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite, cette démobilisation s'explique par le résultat de Jean-Marie Le Pen aux présidentielles en 2002.

Manuel Valls a-t-il raison de parler d’un «endormissement généralisé»?

Je constate que les structures militantes montées dans les années 1980, 1990 pour lutter contre le Front national ont aujourd’hui disparu, ou n’ont pas la même capacité de réaction qu’à l’époque. Il serait osé de prétendre actuellement que SOS Racisme, Ras l'front (RLF) ou les autres comités de vigilance qui existaient dans les municipalités gérées par le Front possèdent encore la même influence.

Comment expliquer ce changement? 

En 2002, il y a eu une immense mobilisation entre les deux tours de la présidentielle contre Jean-Marie Le Pen. Mais sa défaite, et surtout, le fait qu’il n’ait pas réussi à améliorer son score au second tour, [16.86% au premier tour, 17.79% au second] ont convaincu pas mal de monde que la mobilisation n’était plus nécessaire: on a pensé que le FN était un parti destiné à perdre. On paye encore aujourd’hui cette attitude de démobilisation.

Manuel Valls a pointé du doigt les intellectuels. Leur mobilisation a-t-elle également baissé?

En 1983, l’accord entre le FN et la liste RPR/UDF à Dreux (Eure-et-Loir) fait réagir les intellectuels, les personnalités culturelles. [Yves Montand, Simone Signoret, Simone de Beauvoir notamment]. Il y a eu également des prises de positions lors des législatives en 1986, quand le Front national envoie des députés pour la première fois à l’Assemblée, ou en 1995 quand il conquiert quatre villes aux municipales.

Tous les acteurs culturels, même locaux, comme à Toulon, en région marseillaise, sur la Côte d’Azur, se mobilisaient. Dans les journaux, on rivalisait de tribunes sur le Front national. On sentait à l’époque qu’il y avait une urgence, une prise de conscience nécessaire. Ces réflexes se sont émoussés. Aujourd’hui, le FN n’intéresse plus les intellectuels. Dans les médias, on préfère s’empailler sur d’autres sujets, celui de l’identité française, ou celui de l’islam.

Le discours anti-élite du FN aurait-il gagné?

Je ne suis pas certain que les grandes figures intellectuelles actuelles sont celles qui fassent l’opinion. Peut-être celle-ci se fait-elle autrement, dans des talk shows, dans lesquels on confond souvent intellectuels, universitaires, et polémistes. Pourtant, les thèmes du FN ne doivent pas être tabous.

Il est injuste de décrier les élites comme le fait le Front. Dans le champ intellectuel, il existe encore  des personnes légitimes et respectables qui par leurs écrits ou leurs voix, peuvent peser de manière dépassionnée sur le multiculturalisme, l’islam, les flux migratoires, le multiculturalisme, la préférence nationale. Il faut les convaincre d’abandonner cette posture désabusée face au FN et redire que le scrutin de 2017 n’est pas écrit à l’avance.