La formation d'imams à la laïcité «sert de boussole et apaise les éventuels conflits»

TEMOIGNAGES En plein débat sur la formation des imams et le renforcement de la laïcité, «20 Minutes» a été à la rencontre d’imams et aumôniers musulmans ayant suivi la formation sur la laïcité à l’Institut catholique de Paris...

Faustine Vincent

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Illustration de musulmans devant la Grande Mosquée de Paris, le 26 octobre 2012.
Illustration de musulmans devant la Grande Mosquée de Paris, le 26 octobre 2012. — MIGUEL MEDINA / AFP

Abdelkader* est imam et aumônier musulman dans une prison. La laïcité, il la pratique au quotidien. «Un jour, un détenu m’a demandé où j’avais fait ma formation théologique, raconte-t-il. Pour lui, ce n’était pas normal qu’un musulman fasse le prêche ici. Il me soupçonnait de travailler pour les services de renseignement». Abdelkader a donc argumenté en développant ce qu’il appelle le «contre-discours». «Je lui ai expliqué ce qu’est un aumônier, sa neutralité, et en quoi consiste la laïcité à la française, avec le libre exercice des cultes et le fait que l’Etat n’en subventionne aucun. A la fin de la discussion, il m’a dit: "si c’est ça la laïcité, alors je suis le premier laïc!"»

Abdelkader fait partie des 87 diplômés de la formation «Interculturalité, Laïcité et Religions» délivrée depuis 2007 à l’Institut catholique de Paris – pionnier en la matière –, et qui permet aux personnes investies dans des institutions ou associations cultuelles ou religieuses d’avoir une meilleure connaissance des rapports entre Etat et religions.

Mieux connaître le droit et la loi

En plein débat sur la formation des imams et le renforcement de la laïcité, il insiste sur la nécessité, pour les responsables cultuels, de suivre un tel cursus, en particulier s’ils viennent de l’étranger, sous peine d’être «loin de la réalité de l’islam de France et des règles républicaines».

«Ce DU [diplôme universitaire] m’a permis de mieux connaître le droit, la loi, mais aussi les autres religions». Il assure que cela l’a aussi aidé, dans la pratique, à communiquer avec le prêtre qui travaille dans la même prison. Aujourd’hui, tous deux se coordonnent en cas de suspicion de dérives d’un détenu. «S’il voit un chrétien qui ne vient pas à la messe et veut se convertir, il me le dit et j’interviens. Je veux savoir comment il a appris l’islam, avec qui, etc. L’objectif est de ne pas laisser le vide à des codétenus qui tenteraient de le radicaliser», explique-t-il.

«Cela sert de boussole»

Mohammed* et Moustapha* ont eux aussi suivi la formation de l’Institut catholique de Paris. Le premier, qui s’occupe d’une association dans une mosquée et cherche à devenir aumônier en prison ou en hôpital, y a trouvé de quoi répondre aux questions des fidèles. «On me demande si on a le droit de faire la prière dans la rue. Maintenant, je peux leur expliquer ce que dit la loi». Il met toutefois en garde contre les amalgames dont cette formation fait l’objet. «Certains jeunes me disent que c’est aberrant que j’aie été formé par des catholiques. Mais c’est une formation à la laïcité, pas une formation pour être imam !»

Moustapha, imam et aumônier dans un hôpital situé dans une zone défavorisée, fait partie de la première promotion. Pour lui, cette formation répond à un besoin, dans un contexte encore plus sensible depuis les attentats de janvier à Paris. «Comment responsabiliser les citoyens musulmans? Lutter contre le communautarisme? Ce ne sont pas les imams et les aumôniers qui vont dicter la norme, chacun a le droit de croire ou pas. Mais dans un lieu public, on rappelle la loi et le droit, ce que veut dire être laïc, etc. Cela sert de boussole et apaise les éventuels conflits».

Au quotidien, les cours lui ont «donné des outils» pour savoir quoi répondre quand il est confronté à une femme refusant d’être soignée par un homme médecin, ou à un patient qui refuse de prendre ses médicaments en période de ramadan.

«Avec cette formation, on sauve des vies, va jusqu'à dire Abdelkader. Elle nous aide, à notre échelle, à éviter que des individus se radicalisent ou partent à l’étranger pour tuer des gens».

Le cursus, qui reçoit plusieurs milliers d'euros de subventions, attire pourtant de moins en moins d’étudiants. La première promotion en comptait 40. La plus récente n’en comptait plus que 15, dont 13 diplômés.

*Les prénoms des personnes interviewées ont été modifiés à leur demande