Plan Vigipirate: «Les hommes sont fatigués nerveusement et physiquement»

SÉCURITÉ La lassitude des policiers et des militaires grandit alors que le plan Vigipirate devrait être maintenu encore plusieurs mois...

Thibaut Le Gal

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Policiers et militaire à l'aéroport Charles de Gaulle.
Policiers et militaire à l'aéroport Charles de Gaulle. — KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Depuis les attentats de janvier, ils font partie du paysage urbain. Policiers et militaires stationnent armés devant les bâtiments sensibles (écoles et lieux de culte, médias, ambassades…) Ce midi, Bruno* fait son tour de garde devant l’entrée d’un groupe de presse. Pistolet-mitrailleur noir entre les mains.«Rester debout à ne rien faire, c’est fatigant», lâche le policier. «Mais on est surtout blasé. On n’est pas entré dans la police pour faire de la garde.» Son collègue sourit. «Pendant qu’on est là, on n’est pas ailleurs, en train d'effectuer des missions de secours, c'est-à-dire notre travail de policier», ajoute le jeune homme, agacé.

«Les hommes ont besoin de repos»

Les niveaux actuels du plan Vigipirate, «alerte attentats» pour l'Ile-de-France et les Alpes-Maritimes et «vigilance renforcée» pour le reste de la France, sont déjà prolongés jusqu'au 10 avril. Ils devraient même l’être pour «plusieurs mois», a indiqué mercredi matin une source gouvernementale. «Pendant plusieurs mois, on fera donc de la m..., mais on n’a pas le choix...», se désole Bruno.

«Ce prolongement dans la durée montre que la situation est préoccupante», reconnaît Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint du syndicat Alliance Police Nationale. «Mais les hommes ont besoin de repos, de souffler un peu. Ils tiennent plusieurs heures debout avec leurs gilets pare-balles. Ce ne sont pas des robots, ils ne pourront pas tenir plusieurs mois.»

Les heures supplémentaires s'accumulent

«La police n’est pas organisée pour rester en Vigipirate sur le long terme. Nos collègues sont fatigués», développe Philippe Capon, secrétaire général Unsa Police. «S’ajoute à la fatigue une lassitude face aux missions "pots de fleurs", 24h/24h, jour et nuit, et peu valorisantes pour les hommes.»

Depuis quelques semaines, les périodes de repos se font plus rares. «Le niveau alerte attentats impose que les chefs de service privilégient la nécessité du service aux congés. Il y a une restriction de ce côté-là», précise Frédéric Lagache. Autre sujet délicat, les heures supplémentaires. «Les policiers font des heures supplémentaires et ne peuvent pas les récupérer. On en était déjà à 19 millions d'heures en attente en décembre 2014 et on devrait atteindre les 20 millions à la fin de l’année 2015», explique Philippe Capon.

«Eviter le drame»

Les deux syndicats soulignent le manque d’effectifs. «Pourquoi ne pas déléguer certaines missions de garde statique à des officines privées?», demande Frédéric Lagache, prenant pour exemple les missions de filtrage dans les aéroports. «Cela permettrait de recentrer les policiers vers le cœur de notre métier.» Ce transfert d’une activité régalienne divise toutefois la profession.

Pour le moment, seuls les militaires sont également sur le pont. Outre les gendarmes, 10.500 soldats ont été déployés depuis janvier pour protéger les 830 «sites sensibles» en France. Mais, là aussi, la fatigue se fait sentir. «Nos effectifs ne nous permettent pas sérieusement de tenir le rythme actuel de déploiement sur plusieurs mois», affirme Jean-Hugues Matelly, président de l'association professionnelle GendXXI, qui demande davantage de recrutements.

«Les permissions et repos sont reportés, les stocks s’accumulent. Les hommes sont fatigués nerveusement et physiquement. Face à cette situation complexe, il faut veiller aux temps de récupération si l’on veut éviter le drame.»

*Le prénom a été changé