«On assiste aujourd’hui à un retour en force de l'injonction à être de bons parents»

INTERVIEW Claude Martin, sociologue de la famille au CNRS, explique pourquoi la parentalité est devenue une préoccupation majeure chez les Français...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Illustration: Des parents et leur enfant.
Illustration: Des parents et leur enfant. — SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA

Une littérature pléthorique sur l’art de bien élever son enfant, des coachs parentaux qui fleurissent dans tous les coins de la France, des émissions de télé qui décortiquent les pratiques éducatives… Le marché de soutien à la parentalité n’a jamais été aussi en forme dans l’Hexagone et témoigne de l’obsession grandissante à se conformer à un modèle de parent idéal. Claude Martin, sociologue, directeur de recherche au CNRS, qui vient de publier Etre un bon parent, une injonction contemporaine, explique à 20 Minutes ce phénomène.

L’émergence du mot «parentalité» est-elle la preuve de la préoccupation croissante des Français envers leur rôle de parents?

Oui, car il s’agit d’un néologisme récent. Il désigne le rôle de parents, en renvoyant non pas à ce qu’ils sont, mais à ce qu’ils font. Certains parlent même de compétences parentales, de métier de parent, de travail parental. Ce terme permet aussi d’évoquer le parent de manière neutre, ce qui montre que cette injonction d’être un bon éducateur s’adresse aussi bien aux pères qu’aux mères.

Comment expliquer cette «dictature» de la bonne parentalité?

On assiste aujourd’hui à un retour en force de l'injonction à être de bons parents. La société se défausse sur les parents de certains maux qu’elle n’arrive pas à résoudre. Face à la montée de la délinquance, on les a accusés de ne pas remplir leur rôle d’éducateur. Et, peu à peu, on a suggéré qu’il fallait encadrer leurs pratiques éducatives. L’Etat a institutionnalisé les choses en instaurant un soutien à la parentalité, qui passe essentiellement par l’aide des Caisses d’allocations familiales (lieux d'accueil enfants-parents, les services de médiation familiale et les réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents…).

Mais les parents ne sont-ils pas aussi plus soucieux du bien-être de leurs enfants ?

Ils sont surtout plus inquiets. La plupart d’entre eux ont des vies quotidiennes complexes et ont du mal à trouver un équilibre entre leur vie professionnelle et personnelle. Du coup, nombre d’entre eux culpabilisent de ne pas avoir assez de temps pour s’occuper de leurs enfants. Et avec la crise, l’obsession scolaire est à son comble. Les perspectives d’insertion professionnelle de leurs enfants n’étant pas florissantes, ils ont développé une psychose de l’échec. D’où leur besoin d’être soutenus dans leur rôle de parents.

Cette soif ne les conduit-elle pas à se conformer à des normes éducatives?

Si bien sûr. Les coachs, la littérature éducative et les médias répondent à cette demande et sont de formidables vecteurs de normativité. Ils prescrivent souvent des solutions toutes faites. D’autres utilisent le levier comique pour se moquer de cette incompétence parentale. C’est le cas par exemple, du programme court Parents, mode d’emploi.

Le fait de s’interroger sur ces pratiques parentales peut-il avoir des incidences négatives sur les enfants?

Oui, car si cela devient une obsession, cette pression à vouloir se conformer à des normes éducatives uniformes va rejaillir sur les enfants, en générant de l’anxiété. Le recours systématique aux experts peut être aussi inapproprié car leurs solutions ne sont pas adaptées à tous les enfants. Et cette aversion aux risques qui menaceraient les enfants, conduit certains parents à des dérives. C’est ce que les Américains appellent le syndrome des «parents hélicoptères» qui surveillent à outrance leurs enfants, en mettant par exemple des puces électroniques dans leurs blousons.

Mais cette quête de la bonne parentalité a-t-elle aussi des effets positifs?

Oui, car certains soutiens, comme les réseaux d’écoute permettent aux parents de parler de leurs inquiétudes et de se rendre compte qu’ils ne sont pas seuls à éprouver des difficultés. Cela permet parfois de faire baisser leur anxiété, ce qui est salvateur. Tout est donc une question d’équilibre.

Etre un bon parent, une injonction contemporaine, Claude Martin, éditions Presses de l’EHESP, 25 €.