Polémique des «fermes usines»: «On découvre qu'on peut faire de l'agriculture sans agriculteur»

INTERVIEW François Purseigle, professeur et ingénieur en agriculture, estime que l'«arrivée d'acteurs externes au monde agricole» fait polémique...

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

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Des vaches au Salon de l'Agriculture le 20 février 2015 à Paris
Des vaches au Salon de l'Agriculture le 20 février 2015 à Paris — Stéphane de Sakutin AFP

A la veille de l'ouverture du Salon de l'Agriculture, la Confédération paysanne dénonce «la dérive destructrice» de l'industrialisation de l'agriculture. Le syndicat agricole dénonce notamment les projets de production à grande échelle, ces «fermes usines» déjà lancées ou à l’étude, à l'instar de la controversée «ferme des 1.000 vaches» en Picardie. Pour François Purseigle, professeur des universités en sociologie à l'Institut National Polytechnique de Toulouse (ENSAT), et ingénieur en agriculture, c'est l'«arrivée d'acteurs externes au monde agricole» qui fait polémique.

Existe-t-il une «dérive destructrice» de l’industrialisation de l’agriculture?

Il y a des signaux qui témoignent moins d’une industrialisation, que d’une financiarisation des entreprises agricoles. Le projet industriel, lui n’est pas nouveau et a parfois été portée par les familles, comme en Bretagne par exemple.

Ce qui est nouveau, c’est l’arrivée d’investisseurs dans ce secteur et l’émergence d'une logique commerciale autour de la production agricole. Dans les années 2000, au moment de la crise financière et des émeutes de la faim, l’agriculture a été considérée par les investisseurs comme un secteur stratégique. Les investisseurs se sont détournés d’autres secteurs au profit de l’agriculture, comprenant que les enjeux alimentaires ou environnementaux allaient être importants. L'activité agricole s'ajoutait à leur portefeuille d’actifs.

Quel impact pour le modèle familial de l’agriculture française?

Ce modèle s’est développé dans les années 1960 parce qu’il était soutenu par des politiques publiques. Aujourd’hui, seuls 4% des entreprises agricoles peuvent être considérées comme «des firmes». Le reste appartient à ce qu’on appelle «l’agriculture familiale». Mais quand on regarde de près les chiffres, dans 30% des cas, l’entreprise familiale est gérée par un homme seul, qui a des salariés. Le modèle traditionnel «Un papa, une maman, un fiston», ne représente en réalité plus que 20% des productions agricoles. L’agriculture demeure une affaire de famille. Mais le travail au sein des entreprises est de moins en moins familial.

Qu'est ce qui fait polémique?

Le rassemblement en exploitations de grandes tailles n’est pas nouveau. Ce qui interpelle dans la «ferme des 1.000 vaches» par exemple, c’est l’arrivée d’un acteur non agricole. On découvre que l’agriculture peut se faire sans agriculteurs. La France n’est pas une exception. Cette logique se retrouve partout dans le monde. On voit bien que si les productions familiales ne sont pas soutenues, quand il n’y a pas de repreneurs, de nouveaux acteurs émergent (multinationales, fonds d’investissement, grandes familles d’entrepreneurs). Il n’y a pas de basculement, mais les agricultures familiales vont devoir coexister avec ces nouvelles formes d’agriculture.

C’est une des causes du malaise agricole?

Entre 2000 et 2010, 26% des exploitations agricoles ont disparu [663 000 en 2000, à 490 000 en 2010]. Mais le malaise n’est pas qu’économique, il est aussi lié à une crise morale. Les agriculteurs font des efforts, sur le plan environnemental par exemple et ne sont pas reconnus. Hier, la figure de l’agriculteur inspirait la confiance. Aujourd’hui, elle est controversée.