«L’immense majorité des musulmans refuse que leur identité se réduise à leur religion»

INTERVIEW Bernard Godard, spécialiste de l’Islam en France, publie un ouvrage sur la question musulmane de France…

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Strasbourg le 8 janvier 2015. La grande mosquee de Strasbourg
Strasbourg le 8 janvier 2015. La grande mosquee de Strasbourg — Gilles Varela

Bernard Godard, ancien chargé de la relation avec le culte musulman au ministère de l’Intérieur, explore dans La question musulmane en France (Fayard), publié mercredi, les tensions, spécificités et évolutions de cette communauté sous le feu des projecteurs.

Qu’est ce que les attentats de Paris ont révélé sur le djihadisme en France?

Les attentats sont diligentés par des Français sans aide directe d’une structure à l’étranger comme Al-Qaida. On ne doit donc pas simplement combattre les circuits terroristes, mais travailler sur les griefs vis-à-vis de la société. Avec deux constantes: l'obsession du juif comme ennemi et une preuve supplémentaire que la prison est un lieu de radicalisation.

Comment lutter contre la radicalisation de certains jeunes?

Le travail sécuritaire reste important. Mais les raisons du départ pour la Syrie sont multiples. Il y a des conditions sociales, l’élément religieux, minoritaire, la fragilité psychologique, l’élément géopolitique et le sentiment de victimisation. Ce sentiment de relégation est criant, il est donc urgent de stopper le sentiment d'islamophobie. Mais la victimisation et le complotisme, transmis entre autres par Daesh, sont dévastateurs. Il faut expliquer que le pouvoir de Bachar Al-Assad se maintient grâce à Daesh et non l’inverse, mais aussi expliciter la politique étrangère de la France.

Est-ce que la question musulmane se pose dans les mêmes termes en France et ailleurs en Europe?

En France, la laïcité interdit aux pouvoirs publics d’intervenir dans le fonctionnement des cultes et dans la définition du dogme. Ce n’est pas le cas ailleurs. En Allemagne, l’Etat a financé des universités de théologie musulmane, qui forment des imams. En France seulement 25 à 30% d’imams sont Français. Mais la laïcité ne veut pas dire qu’il n’y a pas de relation entre Etat et confessions. On le voit avec les baux emphytéotiques pour les mosquées, l’enseignement privé confessionnel…

Est-ce qu’il y a des spécificités de la communauté musulmane en France?

Dans la plupart des autres pays d’Europe, il y a une unité plus nette de cette communauté. En Espagne, une majorité des musulmans viennent du Maroc, en Allemagne de Turquie, en Angleterre, d’Inde et du Pakistan. La communauté musulmane française est plus mélangée: Algériens, Marocains, Turcs, Tunisiens… Et l’antagonisme maroco-algérien pèse sur l’Islam de France. Mais il va disparaître, car les jeunes ne se reconnaissent pas dans cette opposition.

Comment expliquez-vous l’échec du Conseil Français du Culte Musulman, qui devait représenter l'islam de France?

Ce n’est pas un phénomène propre à la France, mais européen. Contrairement aux autres cultes, il n’y a pas d’autorité religieuse unique. Dans les pays musulmans, c’est l’Etat qui représente cette autorité.

>> Pourquoi la représentation des musulmans de France est à revoir

Comment réinventer cette représentation?

Il faut d’abord que ce soit à l’initiative des musulmans eux-mêmes. Et définir les compétences de cet organe représentatif: est ce qu’il faut se limiter au culte ou traiter des problèmes sociétaux : le voile, le halal… Le CFCM a d’ailleurs produit une charte du halal. Mais elle n’a pas été adoptée. Ils n’ont pas l’autorité pour trancher.

Comment mieux représenter les musulmans de France?

L’immense majorité refuse que leur identité se réduise à leur religion. Ils n’en peuvent plus! La société française est coupable de ce raccourci. Il faut donner la parole aux croyants, aux intellectuels, par seulement aux imams et aux notables.

Est-ce que les musulmans de France ont les moyens financiers d’organiser une nouvelle représentation?

La question n’est pas celle des moyens, mais de l’organisation. Il suffit de voir les sommes mobilisées pour la construction de mosquées. Mettre en commun cet argent permettrait de limiter les coûts et de réfléchir à d’autres dépenses: payer des aumôniers, former les imams, monter des actions sociales.

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