Schengen: «Les États critiquent beaucoup mais ne travaillent pas forcément ensemble»

INTERVIEW C’est ce qu’analyse Henri Labayle, professeur à l'université de Pau, alors que la pression politique pour réformer l’espace Schengen est forte...

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud

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Une opération de police à la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas, à Hazeldonk, le 21 mai 2014.
Une opération de police à la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas, à Hazeldonk, le 21 mai 2014. — ROBIN UTRECHT/SIPA

Haro sur l'espace Schengen, qui encadre les conditions de libre circulation dans l'Union européenne. Réunis jeudi, les dirigeants de l’Union européenne, qui appellent à une réforme de l’espace Schengen, ont adopté un nouveau plan de lutte anti-terrorisme. Eléments d’analyse avec Henri Labayle, professeur à l'université de Pau et directeur du CDRE, laboratoire de recherches spécialisé en matière européenne et notamment en matière de droits fondamentaux, d'immigration et de sécurité intérieure.

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La pression est forte pour réformer l’espace Schengen. Cependant, vous analysez que les États européens utilisent peu les outils pour lutter ensemble contre le terrorisme…

L’espace Schengen a été construit par des traités, et les Etats ont conservé pour eux le domaine de la sécurité nationale. Il est paradoxal que l’on reproche à l’Union européenne les derniers attentats, alors que la sécurité reste nationale. L’Union européenne peut aider les Etats à lutter contre le terrorisme, mais elle ne peut pas faire beaucoup plus. Dans ces traités, les Etats ont peu d’obligations. Par ailleurs, ils jugent peu nécessaire de partager les renseignements qu’ils détiennent. Ainsi, les Etats critiquent beaucoup mais ne travaillent pas forcément ensemble de manière efficace…

Cependant, Schengen a permis un progrès dans la coopération entre les services européens...

Schengen a permis de mettre en place des contrôles de police, une coopération policière, et le système d'information Schengen. Ce système, alimenté par les Etats, contient des millions de signalements. Mais en matière de terrorisme, il n’y a malheureusement que très peu d’informations. Il y a aussi le fichier Europol [l’office européen de police], spécialisé dans la lutte contre le crime. Il possède des outils pour détecter des comportements suspects. Cependant, seuls quatre États alimentent 80% des renseignements consacrés aux voyageurs suspects…

Le retour aux contrôles nationaux est-il une solution?

Le Royaume Uni, qui est un État de l'Union européenne mais qui refuse d'être dans l'espace Schengen et maintient ses contrôles nationaux, n’a pas empêché les attentats du métro de Londres en 2004. L'un des auteurs de ces attentats a été arrêté dans l'espace Schengen, ce qui prouve ses capacités.

Une réforme de l’espace Schengen est-elle efficace pour les personnes qui ne sont pas allées à l’étranger avant de commettre un attentat?

Les politiques appellent à réformer Schengen mais il y a un vrai problème quand on voit les profils des auteurs des attentats. Tant le Danois à l’origine de la tuerie à Copenhague ou Amédy Coulibaly [l’un des auteurs des attentats de janvier à Paris] sont restés sur leur territoire. Réformer l’espace Schengen ne changera rien pour ces cas. Il faut plutôt une coopération européenne pour cibler cette criminalité, établir des profils de risque et un programme de désendoctrinement, à l’instar de ce qui se fait pour les sectes…

Comment jugez-vous la réaction de la France dans ce débat sur Schengen?

On européanise la menace, mais on oublie au passage l’autocritique de nos services. Les attentats de Paris ont pourtant révélé une faille de la mécanique policière. Il y a eu des renseignements de différents services sur ces individus, mais pas d’action. Les profils et les cibles d’Amédy Coulibaly, de Mohamed Merah, ou de Mehdi Nemmouche se ressemblent pourtant. Il y a un vrai travail à faire entre les services de renseignements.

Vous estimez qu’une coopération entre les Etats européens et non-européens est indispensable…

Il faut revoir le discours moraliste sur les Etats ‘fréquentables’ ou ‘infréquentables’. En effet, pour lutter contre le terrorisme ici, il va falloir travailler avec les services de police des Etats arabes, comme l’Irak, la Jordanie ou encore la Syrie de Bachar El-Assad. Ce n'est pas fait aujourd’hui…