Après les attentats de Paris, «l'islam doit faire son autocritique»

INTERVIEW Le philosophe Abdennour Bidar publie Plaidoyer pour la fraternité pour dépasser les clivages après les attentats de Paris

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Abdennour Bidar, philosophe et auteur de «Plaidoyer pour la fraternité» (Albin Michel)
Abdennour Bidar, philosophe et auteur de «Plaidoyer pour la fraternité» (Albin Michel) — Bruno Charoy

Sa «Lettre ouverte au monde musulman», publiée en octobre, a été lue par des millions de personnes après les attentats de janvier. Un écho sans précédent. Abdennour Bidar, philosophe, publie cette fois un essai lumineux et revigorant, Plaidoyer pour la fraternité (Albin Michel), dans lequel il propose des pistes de réflexion et d'actions concrètes pour dépasser les clivages. Un ouvrage salutaire au moment où chacun est tenté de s’enfermer dans ses certitudes. 20 Minutes a demandé au philosophe d’opposer à chacune d’elles son argumentation.

Que répondez-vous à ceux qui disent «je ne suis pas Charlie», ou «oui, je suis pour la liberté d’expression mais il ne faut pas caricaturer le prophète» ? 

Les réactions épidermiques autour des caricatures est le symptôme que cette culture est en crise. Si elle était sereine, elle ne s’en indignerait pas autant. Cet événement doit être l'occasion pour l’islam de faire son autocritique. On observe une rigidité extrême sur des positions – le voile, le halal, les caricatures du prophète… En France, des hommes musulmans refusent même de serrer la main des femmes. Cette intransigeance est le symptôme d’une incapacité d’adaptation et d’une pathologie de l’islam. Il ne peut pas imposer à tous des interdictions.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’il ne faut pas toucher à la liberté d’expression ?

Il y a une concurrence des sacrés, l’un profane, l’autre religieux, qui s’affrontent très durement. Pour certains c’est la liberté d’expression, indiscutable et sans autre limite que celle de la loi. Pour d’autres, c’est la figure du Prophète. Plutôt que d’être dans une logique d’accusation – « vous insultez notre prophète » / « vous êtes intolérants » - il faut discuter de ce sacré et se demander ce qu’on peut faire pour sortir de cette incommunicabilité, qui est la plus grosse fracture culturelle qui menace notre société.

Que répondez-vous à ceux qui ont demandé aux musulmans de condamner les attaques et ceux qui affirment qu’ils n’ont pas à le faire parce que l’islam n’a rien à voir avec le terrorisme ?

Dire que cela n’a rien à voir est trop facile, et ce n’est pas tenable. C’est un manque de courage, de responsabilité et d’engagement de la part des musulmans. Quand quelque chose qui vous tient à cœur est bafoué, vous avez envie de le défendre. Là, l’islam a été bafoué par des gens qui s’en réclament. Si ceux qui sont attachés à l’islam paisible ne se manifestent pas, l’amalgame entre islam et terrorisme sera encore plus systématique, parce qu’on n’entendra parler de cette religion que sous l’angle de la violence.

Que répondez-vous à ceux qui disent que les Maghrébins doivent partir ?

C’est la logique du bouc-émissaire. Cela commence par les problèmes d’incivilité, d’insécurité, de l’emploi... Dans ces situations-là, la tentation du bouc-émissaire est évidente. Là, on en a un idéal, puisqu’un certain nombre de musulmans ne veulent pas  s’adapter à la société française. A partir de là c’est le choc des ignorances et des bêtises. D’un côté tous les réactionnaires comme Zemmour et Marine Le Pen, de l’autre un islam qui ne veut pas faire de compromis. Moi je m’adresse à tous les hommes de bonne volonté.

Que répondez-vous à ceux qui, désabusés, croient toute réconciliation impossible ? 

La grande question après le rassemblement du 11 janvier, c’était : maintenant on fait quoi ? On manque d’une direction. Moi je propose la fraternité, la grande oubliée de la devise républicaine. On le prend en pleine figure aujourd’hui avec le racisme et les discriminations, la peur, les rejets. Il faut cesser de lutter contre, mais lutter pour. La fraternité reste une utopie qui fait ricaner jusqu’à ce qu’on ait trouvé les moyens de la pratiquer au quotidien, en luttant contre ses propres préjugés.

Que répondez-vous à ceux qui critiquent la France ?

Jusqu’à un certain point, le phénomène de ghettoïsation empêche l’égalité des chances. Mais l’école reste un véritable levier d’ascension sociale. L’an dernier, la meilleure note au bac a été obtenue par une jeune Maghrébine issue d’un milieu défavorisé. Ce n’est pas une exception. Il faut sortir du discours victimaire, arrêter de dénigrer l’école et de dire «la France ne nous donne pas notre chance».

Que répondez-vous aux juifs qui veulent quitter la France et aux musulmans confrontés à l’islamophobie ?

Il y a une montée inquiétante de l’antisémitisme. Ça fait partie de l’examen de conscience que doivent faire les musulmans : comment parle-t-on des juifs dans ces familles ? Concernant les musulmans, entre l’islam qui sert de bouc-émissaire et la surenchère de certains musulmans, comment s’étonner que cela développe de l’islamophobie ?

La France est à un moment charnière de son histoire. On réalise la difficulté à vivre dans une société multiculturelle. On va passer par une période difficile, sur fond d’incertitude internationale, mais on a un joker – la fraternité - qu’on n’a pas encore utilisé. Il faut le faire maintenant. Sinon, on se prépare à des lendemains très difficiles, avec le Front national menaçant d’arriver au pouvoir et, en face, un radicalisme musulman lui aussi dans la surenchère.