«Charlie Hebdo»: «L’essence même de la marche républicaine résidait dans l’impossibilité d’y accéder»

TRIBUNE Un mois après, l'écrivain Matthew Thomas se souvient de la marche républicaine du 11 janvier 2015 en hommage aux victimes des attentats de «Charlie Hebdo»...

Matthew Thomas (écrivain), traduction Marion Bernot

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PMarche républicaine le 11 janvier 2015 à Paris
PMarche républicaine le 11 janvier 2015 à Paris — Loic Venance AFP

Le New-Yorkais Matthew Thomas est l’auteur de Nous ne sommes pas nous-mêmes, roman épique sur la trajectoire d’une jeune femme américaine dans la deuxième moitié du XXe siècle (Editions Belfond, traduction Sarah Tardy). Venu pour la promotion de son livre en France, il a marché lui aussi le 11 janvier 2015 en hommage aux victimes des attentats. Il se livre dans ce texte, en tant qu’auteur, et  «l’un des nombreux figurants de cette représentation historique» 

Il y a quelques semaines, je suis venu à Paris avec mon épouse pour promouvoir l’édition française de mon roman. Il s’est avéré que notre jour d’arrivée coïncidait avec la grande marche républicaine organisée suite aux attentats de Charlie Hebdo. Notre avion atterrit juste avant l’aurore, et tandis que le taxi filait dans les rues désertes, nous avons eu l’étrange sensation que la ville nous appartenait ; une sensation d’autant plus étrange que nous imaginions alors le million de personnes attendu quelques heures plus tard dans ces mêmes rues. J’ai demandé à notre chauffeur dans quel état d’esprit il se trouvait. Il m’a répondu qu’à 44 ans, il avait l’impression d’avoir grandi avec Charb et de l’avoir connu, bien qu’il ne l’ait jamais rencontré. Cette tragédie l’avait touché personnellement. Je n’ai pu m’empêcher de penser aux attentats du 11 septembre 2001, et j’ai compris que Parisiens et New-Yorkais avaient eu le même sentiment ; l’impact de ces deux journées était bien plus profond que ce qu’en laissaient voir les chaînes de télévision, car tout le monde connaissait quelqu’un, ou quelqu’un qui connaissait quelqu’un, qui avait été affecté directement par les événements. N’importe quel chauffeur de taxi en savait bien plus sur la situation que tous les reporters des chaînes d’informations.

Emerveillés devant l’intégrité philosophique de la ville

Arrivés à l’hôtel, nous étions décidés à rester éveillés et à mettre à profit le temps qui nous restait avant la manifestation. A peine quelques minutes de repos. Cependant, la fatigue l’a emporté, et nous nous sommes réveillés à 14h avec cette sensation toute particulière, propre au voyageur exténué, de rater quelque chose de crucial dès lors qu’il s’endort. De fait, nous étions sur le point de rater le début du défilé, prévu à 15h.

Nous avons quitté l’hôtel à pied, pour ma part à l’aide d’une canne et avec grande difficulté: trois semaines plus tôt, j’avais en effet reçu une greffe de cartilage sur mes deux fémurs afin de remplacer le tissu nécrotique qui, avant le siècle des Lumières, m’aurait valu l’amputation. Le trajet jusqu’à la station de métro fut interminable, et nous avons perdu beaucoup de temps au distributeur automatique de tickets, car ce n’est qu’après trois refus de cartes de crédit que nous avons compris que la machine voulait nous dire quelque chose: le métro était gratuit ce jour-là. Amusés de nos lacunes en langue française, nous nous sommes émerveillés devant l’intégrité philosophique d’une ville qui offrait le transport à tous un jour de manifestation. Les seules journées durant lesquelles le métro de New-York ait jamais été gratuit sont celles marquées par des catastrophes à grande échelle, comme le 11-Septembre ou les ouragans Sandy et Irene, et jamais pour les journées d’hommage ou de recueillement qui les ont suivies. 

Une atmosphère de détermination timide

Nous avons dû laisser passer quelques rames avant de pouvoir monter. Comme nous ne savions pas vraiment où descendre, nous avons suivi la foule. Il était presque 15h. Dans les wagons flottait une atmosphère de détermination timide, en aucun cas désespérée, et chacun appréciait à sa manière ce dimanche après-midi. Une annonce dans les haut-parleurs nous apprit que la station la plus proche de la place de la République était fermée pour des raisons de sécurité. Nous sommes alors descendus une station plus tôt, et avons suivi le mouvement jusqu’au premier carrefour, où nous avons tourné à gauche pour rejoindre le fleuve qui se jetait dans l’océan humain de la place de la République.

L’enivrement d’une humanité partagée

Le défilé, très lent, était particulièrement calme et paisible. Cela nous a semblé tout à fait approprié, car cette marche constituait autant un hommage aux victimes qu’une manifestation contre le terrorisme. Aucun esprit échauffé, aucun poing rageur. Ce n’était pas non plus une marche funèbre: on discutait, on souriait. Des sirènes retentissaient au loin, comme à leur habitude. On riait, on sifflotait. Il y avait de la tristesse dans l’air, mais pas seulement: un sentiment diffus, qui sans être de la joie, évoquait l’enivrement d’une humanité partagée. Un vrai rassemblement. Avec de temps à autre, une salve d’applaudissements ou la Marseillaise. Nous avons péniblement continué vers la place, apostrophant joyeusement les quelques conducteurs assez fous pour tenter de se frayer un chemin à travers la marée humaine.

L’un des nombreux figurants de cette représentation historique

Après un certain temps -500, peut-être 700 mètres plus loin, les distances sont difficiles à évaluer lorsqu’on piétine ainsi- nous avons dû changer de trajectoire. La place était absolument bondée, il était désormais impossible d’y accéder. L’idée d’une pause me soulageait quelque peu, car chaque pas supplémentaire était une torture, et même tenir debout devenait difficile. Mais j’étais prêt à tenir toute la soirée, toute la nuit s’il le fallait. Cependant, ce n’est pas seulement le soulagement physique qui me réjouissait dans cette déviation, mais quelque chose de plus fort, de plus grand: le fait de ne pouvoir accéder au point de départ du défilé constituait pour moi une autre manière de participer. L’essence même de cette marche résidait dans l’impossibilité d’y accéder. Le nombre de personnes rassemblées dans les rues ce jour-là était stupéfiant, magnifique, et j’étais extrêmement fier d’être l’un des nombreux figurants de cette représentation historique. Nous apprendrions plus tard que les premières estimations avaient été largement dépassées, et que deux millions de personnes s’étaient réunies ce jour-là pour soutenir et revendiquer le principe souverain de la liberté d’expression. Même si tous n’avaient pas toujours supporté la satire de Charlie Hebdo -et même si certains ne l’avaient que rarement lu, voire jamais.

La ville avait changé

Cette journée m’aura également donné à voir un tableau jusque-là inédit pour moi à Paris: la présence d’hommes armés de mitrailleuses, montant la garde devant les immeubles. Si cette vision a effectivement renforcé mon sentiment de sécurité, elle n’était pas tout à fait la bienvenue. La ville avait changé, peut-être irrévocablement. Une fois qu’une société décide d’avoir recours à la logique impitoyable de la sécurité paramilitaire, il est très difficile de faire marche arrière. Toutefois, peut-être qu’un renforcement de la sécurité ne sera pas la seule conséquence à long terme de ces attaques; peut-être qu’elles auront également un impact sur le sentiment général d’indécision et d’absence de but qui gangrène tous les pays ayant un taux de chômage tel que celui de la France (10.5% à l’heure où j’écris ces lignes). Peut-être que la liberté d’expression est une cause en laquelle les jeunes Français pourront croire, même quand tous les bouillonnants élans de fraternité nés de ces rassemblements se seront dissipés. Si tel est le cas, si toute une génération parvient à tirer des enseignements de cette action collective et réfléchie, alors le souvenir de la Marseillaise résonnant dans les rues de Paris sera l’une des bases sur lesquelles se construira cette future France.

Premier roman, Nous ne sommes pas nous-mêmes retrace l'ascension d'une jeune femme, Eileen Tumulty, née dans le quartier populaire du Queens, dans le tumulte des mutations sociales de l'Amérique d'après-guerre. Salué par la critique, il s'est hissé à sa sortie dans la liste des best-sellers aux Etats-Unis.