Loi handicap: «Les citoyens français ne sont pas assez scandalisés»

INTERVIEW Michel Billé, sociologue spécialiste du handicap, fait le bilan des dix ans de la loi sur l'égalité des droits et des chances des personnes handicapées...

Propos recueillis par Faustine Vincent

— 

Un handicapé dans une rue de Paris, le 13 mai 2014 à Paris
Un handicapé dans une rue de Paris, le 13 mai 2014 à Paris — Alain Jocard AFP

La loi du 11 février 2005 sur l'égalité des droits et des chances des personnes handicapées a dix ans. Michel Billé, sociologue spécialiste du handicap, en fait le bilan pour 20 Minutes.

Quel bilan faites-vous, dix ans après, de la loi du 11 février 2005 sur l'égalité des droits et des chances des personnes handicapées?

Il est très mitigé. La loi proposait des objectifs superbes, difficiles à tenir – on le savait déjà à l’époque. Le gouvernement s’était donné dix ans pour appliquer la loi. Cela n’a pas été fait. Et au lieu de prendre des mesures contraignantes, il accorde des délais supplémentaires.

Comment expliquez-vous ce retard?

Tout se passe comme si on ne regardait que le coût que représente la transformation du cadre urbain pour le rendre accessible aux personnes handicapées. Alors que c’est un investissement avant d’être une charge, et que la mise aux normes représente des emplois potentiels. Résultat, on ne passe pas à l’action, laissant au bord de la route les personnes handicapées.

Est-ce seulement une question de budget?

C’est vrai que c’est la crise, et que l’application de la loi coûte de l’argent. Mais ce n’est pas que cela. Nous, citoyens français, ne sommes pas mobilisés sur la question du handicap. On continue à fonctionner comme si c'était le problème des autres. C'est une question de choix politique et de représentation sociale. On n’est pas assez scandalisé par le fait que certains de nos concitoyens n’ont pas accès à une vie ordinaire.

Comment les personnes handicapées vivent-elles les retards dans l’application de la loi?

Comme une injustice. Elles ont cru au fait qu’on allait vers une «société inclusive», qu’elles ne seraient donc plus exclues. Aujourd’hui plusieurs associations hurlent leur colère, et je suis de tout cœur avec elles. On n’a pas fait l’effort qu’on aurait dû faire, comme si on ne pensait pas que c’est légitime.

Y a-t-il eu malgré tout des améliorations en dix ans?

Oui, et il faut s’en réjouir, mais ces réussites ne sont que partielles. Par exemple, sur l’obligation [pour une société de plus de 20 salariés] d’employer 6% de personnes handicapées, certaines entreprises préfèrent avoir une sanction financière plutôt que de le faire. Concernant les transports, quelques arrêts de bus ici et là sont adaptés, mais c’est tout. Comment faites-vous pour acheter des vêtements ou prendre le métro quand vous êtes en fauteuil roulant? Il y a encore trop d’obstacles à franchir.

Le gouvernement plaide le pragmatisme et fait valoir que le délai supplémentaire pour l’accessibilité sera limité à trois ans maximum pour 80% des établissements. Qu’en pensez-vous?

Comment les personnes handicapées peuvent-elles y croire quand on a eu dix ans pour appliquer la loi et qu’on ne l’a pas fait? Si les chantiers ne démarrent pas tous azimuts dans les mois à venir, on ne tiendra pas les délais.

Le regard sur le handicap a-t-il changé ces dernières années?

Oui, considérablement, et il continue de se transformer. Il y a dix ans, on parlait de «société inclusive» du bout des lèvres, alors qu’aujourd’hui on en parle un peu partout. Dans les gares, on voit aussi le personnel faire preuve de bienveillance et de gentillesse pour aider les personnes handicapées, alors qu’il y a 20 ans, cela existait rarement. C’est pour ça qu’il faut rester optimiste. On est capable de choses formidables. Encore faut-il décider de le faire.