«La France est le premier pays d’Europe visé pour le recrutement d’apprentis djihadistes»

INTERVIEW Mathieu Guidère, spécialiste des mouvements djihadistes, commente les chiffres donnés par Manuel Valls ce lundi sur l'ampleur du phénomène en France...

Propos recueillis par Delphine Bancaud
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Mathieu Guidère.
Mathieu Guidère. — SIMON ISABELLE/SIPA

La menace est toujours aussi lourde. Sur Europe 1 ce lundi, Manuel Valls a confirmé que 1.400 personnes en France étaient identifiées comme étant en relation avec les filières djihadistes de Syrie ou d’Irak... Mathieu Guidère, spécialiste des mouvements djihadistes, explique à 20 Minutes pourquoi leur nombre a presque triplé en un an.

Le nombre de Français impliqués dans le djihad est passé de 555 entre le 1er janvier 2014 à 1.400 personnes en janvier 2015. Comment explique-t-on cette énorme progression?

Essentiellement par l’effet mimétique. A force d’entendre parler des djihadistes français dans les médias, des personnes et même des bandes ont décidé de les copier. Mais il ne s’agit pas de vrais islamistes ; car ils n’ont pas eu le temps de devenir des djihadistes convaincus.

Quel est leur profil?

Ce sont généralement des jeunes de moins de 30 ans. Mais leurs profils sont variés: ils sont Français de souche ou pas, musulmans pratiquants ou convertis de fraîche date et issus de tous milieux sociaux.

Comment s’explique l’augmentation du nombre de femmes qui partent en Syrie ou en Irak?

Elles sont généralement touchées par le sort des enfants de ces pays et décident de partir pour des raisons humanitaires.

Le départ de familles est un phénomène récent, à quoi est-il dû?

Oui, il date de 2014. Les familles partent faire leur Hijra (émigration d'un musulman d'une terre de «mécréance» vers un pays musulman). L’organisation Etat islamique communique beaucoup pour les attirer, en promettant d’aider leur installation sur place.  A leur arrivée en Syrie, elle leur attribue un logement et une allocation d’aide à l’installation de 700 à 800 euros par mois et les enfants sont inscrits dans une école coranique.

Le recrutement de djihadistes français a-t-il augmenté depuis les attaques terroristes de janvier?

La France est le premier pays d’Europe visé pour le recrutement d’apprentis djihadistes. Les campagnes de communication à leur égard sont plus nombreuses, même si elles n’aboutissent pas forcément à l’effet escompté. Les djihadistes prennent le prétexte de la republication des caricatures de Mahomet pour lancer des appels aux attentats, aux assassinats ciblés de personnalités et au départ pour la Syrie. Dans certaines vidéos, les Français déjà sur place s’adressent à ceux qui sont tentés de venir, pour tenter de les convaincre. Dans d’autres ce sont des représentants de l’organisation Etat Islamique qui déroulent leurs arguments.

La loi antiterroriste adoptée cet automne qui peut interdire la sortie du territoire aux aspirants djihadistes fonctionne-t-elle bien?

Elle est en application depuis le 1er janvier et a déjà permis d’empêcher une dizaine de personnes de sortir du territoire, donc oui elle est efficace. Mais certains arrivent quand même à partir en multipliant les transits avant la Syrie et d’autres font appel à des passeurs à la frontière turque pour arriver à bon port.

Mais arrive-t-on à lutter contre les tentatives de recrutement sur Internet?

La loi antiterroriste de septembre a été qualifiée par certains de liberticide car tous les comptes mails suspects peuvent être scrutés. Mais la France n’a pas le pouvoir de fermer des sites Internet ouverts en Turquie ou au Bangladesh. Elle doit aussi convaincre Facebook et Twitter de fermer certaines pages, c’est un travail de titan, qui a ses limites.

Qu’est-il advenu des 200 djihadistes revenus en France?

La moitié d’entre eux sont en prison. Les autres ont été pris en charge par les services sociaux et sont souvent hospitalisés. Car ils sont traumatisés par ce qu’ils ont vécu sur place. Certains d’entre eux ont assisté à des décapitations, des femmes ont été violées…

Avec cet arsenal de mesures, peut-on espérer que le nombre de Français partant faire le djihad diminue?

Oui, mais si on augmente la pression sur le départ de ces apprentis djihadistes, on augmente les risques d’attentats sur notre sol par des personnes qui n’ont pas pu partir ou par ceux qui sont de retour. Ce sont des vases communicants.