«Enseigner la Shoah contribue à lutter contre le racisme et l’antisémitisme»

INTERVIEW Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah, revient sur les difficutés rencontrées par certains enseignants lorsqu'ils abordent cette période de l'hisoire...

Delphine Bancaud

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Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah, le 29/09/14.
Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah, le 29/09/14. — LICHTFELD EREZ/SIPA

C'est mardi qu'aura lieu la commémoration du 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau. A cette occasion, Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah, qui organise depuis 2001 des formations pour aider les enseignants à délivrer leurs messages sur le sujet, explique les difficultés à enseigner cette période de l’histoire.

Quelles sont les principales difficultés des enseignants lorsqu’ils enseignent la Shoah aujourd’hui?

Elle est enseignée à la fois en CM2, au collège et au lycée. C’est souvent un exercice délicat pour les enseignants. Car l’actualité du conflit israélo-palestinien vient souvent se heurter à cet enseignement. Certains élèves tiennent des propos agressifs, d’autres contestent le fait que l’on aborde le sujet ou ne viennent pas en classe les jours où ces cours sont donnés. La concurrence des mémoires revient aussi souvent sur la table. Certains élèves demandent pourquoi l’on aborde le génocide des juifs et pas le génocide rwandais par exemple. C’est d’ailleurs la thèse défendue par Dieudonné et qui totalement erronée puisque le génocide arménien est aussi au programme de l’Education nationale.

Comment réagissent les enseignants face à ces attitudes réfractaires?

Ils ne savent pas toujours quoi répondre. Par ailleurs, ils s’interrogent sur la manière d’aborder cette période de l’Histoire si dense.

Mais depuis les attentats de janvier, les difficultés rencontrées par les enseignants ne semblent plus taboues...

Oui et c’est une bonne chose. On est en train de réaliser que des jeunes français sont capables de tuer des gens, simplement parce qu’ils sont journalistes, policiers ou juifs. Et que certains élèves sont encore pétris de préjugés antisémites.

Le fait que la ministre de l’Education ait annoncé jeudi que plus aucun comportement déviant d'élève ne sera toléré, va-t-il changer la donne?

Cela aura le mérite de signaler aux élèves ce qui est interdit dans le cadre de l’école et ce qui porte atteinte au vivre ensemble. Ces sanctions permettront aussi aux enseignants de se sentir soutenus. Mais enseigner la Shoah, ne sera pas plus facile, en raison de la montée de l'antisémitisme dans une partie de la population.

Quels conseils les formateurs du Mémorial de la Shoah leur dispensent-ils?

Nous leur donnons tout d’abord les moyens de répondre aux élèves et d’expliquer qu’il n’y a pas de concurrence des mémoires. Il faut les convaincre que l’Histoire est avant tout universelle. Nous leur conseillons aussi de faire de la Shoah un sujet d’Histoire à part entière, sans insister trop lourdement sur ce qui relève de l’émotion. Il est aussi essentiel de replacer le sujet dans un contexte européen et de reprendre la chronologie des événements afin de démontrer l’aboutissement du processus d’exclusion. Enfin, il ne faut pas hésiter à en faire un enseignement différent, en s’appuyant sur un film, un livre, une exposition ou le témoignage d’un survivant comme entrée en matière. Ce type d’approche permet de faire du cours, un sujet de réflexion et amène la prise de paroles des élèves.

Quel peut être l’impact d’un cours sur la Shoah sur les élèves s’il est bien mené?

Il y a un avant et un après. Les élèves mûrissent et certains a priori tombent. Car lorsqu’on aborde l’histoire des juifs, on en vient forcément à parler de l’antisémitisme aujourd’hui. Donc enseigner la Shoah contribue à lutter contre le racisme et l’antisémitisme. Le mémorial de la Shoah organise aussi depuis un an des ateliers sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme et se déplace aussi dans les classes. C’est un travail éducatif qui complète bien celui des enseignants. Et même si rien n’est gagné dans la lutte contre l’obscurantisme, il faut la mener.