Djihadisme en France: Comment surveiller 3.000 suspects?

TERRORISME Le fait d'être connu des services n'empêche pas des auteurs potentiels d'attaques de passer au travers des mailles des filets...

20 Minutes avec AFP

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Coup de filet anti-djihadiste mardi 13 mai 2014 à Strasbourg.
Coup de filet anti-djihadiste mardi 13 mai 2014 à Strasbourg. — G. VARELA / 20 Minutes

La sphère djihadiste en France représente environ trois mille personnes, a révélé mercredi le Premier ministre Manuel Valls, mais pour les services spécialisés il est impossible, voire inutile, de tous les surveiller de la même façon.

Entre les anciens membres de filières irakiennes ou afghanes, condamnés puis libérés de prison, les apprentis-djihadistes rêvant de rejoindre en Syrie les rangs du groupe État islamique, ceux qui y sont allés et sont revenus et les cyber-djihadistes qui se contentent depuis leurs chambres de relayer les appels à la guerre sainte, ce groupe présente des profils différents qu'il faut évaluer en permanence, au risque de se tromper.

«La tâche est immense»

«La tâche est immense, et il ne faut pas croire que nous pourrons toujours parer tous les coups» confie, sous couvert de l'anonymat, une source antiterroriste. «Et comme l'ont montré les frères Kouachi, le fait d'être connus des services n'empêche pas des auteurs potentiels d'attaques de passer au travers des mailles des filets. L'homme qui a égorgé un militaire britannique à Londres ou l'auteur de l'attaque de Sydney étaient également connus des services de leur pays, ce qui ne les a pas empêchés de passer à l'action.»

Malgré l'augmentation importante des moyens annoncée mercredi (plus 2.680 postes créés sur trois ans), les services antiterroristes vont continuer à faire ce qu'ils ont toujours fait: établir une liste de suspects, classés par ordre de dangerosité supposée décroissante, et la gérer en permanence.

20 agents pour une cible

«Au premier niveau, quand on a un nom, on commence par voir s'il apparaît dans d'autres enquêtes, d'autres missions de surveillance. Si c'est le cas, on le relie à un réseau. Si ce n'est pas le cas, on regarde les fichiers administratifs: il travaille ou pas? Il touche le chômage? Est-il sorti du territoire, combien de fois? On échange avec les alliés pour voir s'il apparaît dans des bases de données étrangères, on regarde son compte en banque...»

«Puis il y a une autre taille du tamis: si le client semble sérieux, on peut passer aux écoutes. Et si on découvre des choses inquiétantes, on peut décider un suivi de terrain. Avec une limite évidente: il faut une vingtaine d'agents pour surveiller une cible 24 heures sur 24», ajoute-t-il. «Entre-temps le gars peut être convoqué par la police, pour lui dire: "On a repéré ton petit jeu, faut te calmer..."»

«Ce n'est pas trois mille personnes surveillées en permanence», dit-il. «Il y en a peut-être 1.500 au niveau 1, environ 500/700 au niveau 2, 250 au niveau 3 et peut-être une quarantaine vraiment surveillées en permanence.»

Les écoutes ont «leurs limites»

Certains membres de la mouvance radicale, surtout ceux qui se savent surveillés, ont montré qu'ils avaient appris les règles de la clandestinité et savaient, pendant des mois et des années s'il le faut, comme les frères Kouachi, disparaître des écrans radar pour frapper quand on ne les attend pas.

«En plus les écoutes téléphoniques ont leurs limites», précise Eric Denécé. «Il suffit d'aller voir le gamin du coin de la rue, qui fait le guet pour le trafic de drogue, et lui dire: "Tiens, voilà 100 euros, va acheter un téléphone et une ligne et tu me le rapportes". Ils l'utilisent pendant trois mois puis ils recommencent. Sans une surveillance de terrain, pas facile à tracer ».

Le renforcement des services spécialisés annoncé mercredi devrait se concrétiser rapidement, notamment sur les moyens humains, mais «ensuite il faut les former, d'autant que nous avons besoin de spécialistes, en informatique, en dialectes... cela peut prendre des années», conclut la même source policière.