«L'éducation aux médias existe déjà mais aurait besoin de plus de moyens»

ENSEIGNEMENT Le sociologue Jean-Marie Charon réagit à l'une des mesures proposées par Najat Vallaud-Belkacem pour former les futurs citoyens aux valeurs de la République...

Thibaut Le Gal

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Après les attentats parisiens, les enseignants ont déjà reçu une directive les invitant à discuter avec les élèves.
Après les attentats parisiens, les enseignants ont déjà reçu une directive les invitant à discuter avec les élèves. — Lydie / Sipa
Najat Vallaud-Belkacem a présenté jeudi une série de mesures pour marquer l'«engagement résolu à former les futurs citoyens aux valeurs de la République», dans le sillage des attentats de Paris. Parmi les annonces, la ministre de l'Education a annoncé la mise en place d'une «éducation aux médias et à l'information prenant pleinement en compte les enjeux du numérique». Jean-Marie Charon, sociologue spécialisé dans les médias, réagit à cette proposition pour 20 Minutes.

L'éducation aux médias est-elle une pratique nouvelle?

D’une certaine manière, l’éducation aux médias à l’Education nationale est apparue avec le Clemi (Centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information) en 1982. Jusqu’à récemment, on a formé de plus en plus d’enseignants pour qu’ils intègrent dans leurs cours, des éléments d’éducation aux médias. Jusqu’à présent, cet enseignement comportait trois contenus. Un, expliquer ce que sont les médias (économies, contraintes, déontologie...).  Deux, décrypter les contenus en analysant un article de journal, une émission de télévision, un site Internet, comme on le fait en littérature. Trois, permettre aux élèves de pratiquer, en créant des journaux, des blogs, des radios éducatives par exemple.

La ministre semble vouloir insister sur ce dernier point…

J’ai l’impression qu’on réinvente la roue. Ce travail pratique existe déjà mais n’arrive pas à émerger car jusqu’ici, c’est le volet le moins encadré, qui demande davantage de moyens. Ces expériences reposent jusqu’à présent sur les initiatives personnelles d’enseignants ou de responsables d’établissements. Il y a encore quelques jours, la tendance était plutôt de diminuer tout ça. Depuis 2012, ce n'était plus la priorité. On a eu tendance à considérer que l’éducation aux médias traditionnels était moins utile. L’accent étant porté sur la «numérisation de l’enseignement»: on considérait le numérique comme technologie, comme support d’enseignement plutôt que média en tant que tel.

Y’a-t-il urgence à sensibiliser les plus jeunes au numérique?

Les jeunes sont exposés à des contenus d’information à la télévision, à la radio et de plus en plus sur Internet. Beaucoup sont demandeurs, intéressés pour en savoir plus. Les professeurs constatent que le contenu de leur enseignement, en géographie et en histoire notamment, est de plus en plus mis en perspective dans les médias. Il me paraît nécessaire de créer un pont, un point de passage entre l’éducation et le numérique. Il faut en finir avec la vision selon laquelle l’école échapperait aux débats de la cité et utiliser le contenu des médias pour en faire des sujets au sein des enseignements. Même si je comprends que certains professeurs hésitent, prennent des pincettes, pour évoquer les religions par exemple.

La ministre a récemment mis en garde sur les théories de complot qui polluent le Web… Internet est-il dangereux?

On a déjà entendu ce discours pour la télévision, sur le thème «les jeunes apprennent d’abord les choses à la télévision et ensuite à l’école». Même débat, aussi, lors de la création des radios libres, concernant l'apprentissage de la sexualité. On transfère aujourd’hui ce discours sur Internet... Je souris d’ailleurs sur cette supposée nouveauté: le phénomène existe depuis les skyblogs où des centaines de milliers de plateformes d'information ont été créées.