Naturalisation de Lassana Bathily: «Moi, je ne suis pas un héros»

REPORTAGE «Dans mon enfance, je rêvais d’être français», confiait il y a quelques jours, l'employé de l'Hyper Cacher. Désormais, il n’aura plus besoin de rêver...

Delphine Bancaud
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Cérémonie de naturalisation de Lassana Bathily le 20 janvier 2015.
Cérémonie de naturalisation de Lassana Bathily le 20 janvier 2015. — D.Bancaud

C’est à pied et l’air détendu que Lassana Bathily, costume noir et chemise blanche, arrive ce mardi au ministère de l’Intérieur pour sa cérémonie de naturalisation. Sans doute, le jeune homme de 24 ans n’a-t-il pas conscience d’être devenu un symbole depuis le 9 janvier dernier. Ce jour-là, l’employé de l’Hyper Cacher de Vincennes a contribué à sauver la vie de clients pris en otages par Amédy Coulibaly, également l'auteur de la fusillade de Montrouge.

A peine a-t-il marché quelques mètres qu’une nuée de photographes le poursuit. Etonné et l’air un peu gêné, Lassana presse le pas. Lorsqu’il pénètre dans la salle de cérémonie trois quarts d’heures plus tard, sa timidité ne l’a pas quitté. Debout devant un parterre de ministres (Christiane Taubira, Najat Vallaud-Belkacem, notamment), d’anciens ministres (Cécile Duflot, Pierre Joxe), de célébrités (Lilian Thuram) et de représentants religieux, il jette subrepticement quelques œillades à sa famille et à ses amis, venus en nombre pour le soutenir.

«Vous êtes le symbole d’un islam de paix» 

Cérémonie de naturalisation de Lassana Bathily le 20 janvier 2015. - D.Bancaud

 

 

Devant le drapeau français, le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve rend hommage au «sang froid» du jeune homme, le 9 janvier dernier, quand il a caché certains otages dans la chambre froide du supermarché en «trompant la vigilance du tueur». Ses efforts pour renseigner la police sont aussi salués. «C'est un de ces hommes dont le courage, le sang-froid, l'altruisme se révèlent dans les moments de grand péril», déclare le ministre. A chaque compliment, Lassana, mains croisées, baisse un peu plus les yeux. A ses côtés, le Premier ministre Manuel Valls ne se départit pas de son sourire. «Vous êtes le symbole d’un islam de paix et de tolérance», lance le ministre à Lassana, devant une assistance muette d’émotion.

Un discours qui est aussi l’occasion pour le ministre de l’Intérieur de rendre hommage aux immigrés de France «héros anonymes des trente glorieuses». «Vous auriez été naturalisé même si vous n’aviez pas accompli ce geste de bravoure», ajoute le ministre. «Ce rêve se concrétise juste un peu plus tôt que prévu». Les mots font ensuite place aux gestes, Manuel Valls remettant à Lassana une lettre de François Hollande, une médaille et un passeport français. Le jeune homme les reçoit avec solennité. Avant de prendre la parole, d’une voix basse et parfois hésitante.

«Mon cœur a parlé et m'a fait agir»

«Ce soir je suis très fier et très ému», confie-t-il. «Moi je ne suis pas un héros, je suis Lassana. Mon cœur a parlé et m'a fait agir. Il n’y a pas de question de communauté», explique-t-il humblement. Mais c’est lorsqu’il évoque son ami et collègue, Yohan Cohen, l’une des victimes de l’Hyper Cacher que l’émotion de Lassana est vraiment palpable: «J’ai perdu quelqu’un que j’aimais beaucoup», souffle-t-il, tout en sachant que dans la salle, sont assis certains de ses collègues et son patron de l’Hyper Cacher. «Vive la liberté et vive la France», déclare-t-il en guise de fin. Des mots qui déclenchent un tonnerre d’applaudissements. Puis l’assistance se met debout.

Visiblement sonné, Lassana est ensuite présenté à plusieurs personnalités. Il fait la bise à Najat Vallaud-Belkacem et sert toutes les mains qu’on lui tend. A quelques mètres de lui, un vieux monsieur en djellaba a l’air perdu dans la foule. C’est le grand-père de Lassana. Lorsqu’on lui demande ce qu’il ressent à ce moment, il esquisse un léger sourire avant de répondre: «C’est un pays qui est bien et pas trop raciste. Ça fait cinquante-quatre ans que je suis ici et il ne m’est jamais rien arrivé de mal.»