«Sentir le roussi», «Kif-kif bourricot», «rester en carafe»... L'origine des expressions de nos grand-mères

ETYMOLOGIE L'écrivain Jean Maillet remonte aux origines des expressions souvent très imagées...

T.L.G.

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Illustration d'une grand-mère en famille
Illustration d'une grand-mère en famille — SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA

Nos grands-mères ont leurs remèdes mais aussi leurs expressions. Dans 365 expressions préférées de ma grand-mère (Les Editions de l’Oppportun, janvier 2015), Jean Maillet dévoile l’origine étymologique de ces phrases «d’une inventivité sans cesse renouvelée» qui traversent les générations. 20 Minutes vous en a sélectionné six.

«Il y a de l'eau dans le gaz»

«L'image est celle de l'eau qui éteint la flamme du fourneau et, faisant fuir le gaz, risque aussi de provoquer l'explosion», indique Jean Maillet. L'expression proviendrait d'un incident se produisant fréquemment dans les maisons des années 1920-30, lorsque «le gaz de houille, chargé de vapeur d'eau, arrivait irrégulièrement jusqu'au réchaud des ménagères». La flamme pouvait alors s'éteindre, retardant le repas, et provoquant des disputes au sein du couple.

«Sentir le roussi»

L’expression est synonyme de «filer un mauvais coton». Elle exprime l’idée qu’une situation risque de mal tourner. Elle apparaît au XIXe siècle pour évoquer une pratique médiévale: «Sentir le roussi fait d’abord référence aux hérétiques condamnés au bûcher. De ces mécréants, victimes potentielles des foudres de l’Inquisition, on disait aussi qu’ils sentaient le fagot», précise l’auteur. L’expression pourrait être attribuée au chansonnier Pierre-Jean de Béranger, dans sa chanson Les Missionnaires écrite en 1819. Par ailleurs, avant d’être brûlé, l’hérétique devait faire «acte de foi» pour être racheté dans l’au-delà, «d’où notre mot autodafé qui reprend littéralement le portugais auto da fe

Un «attrape-nigaud»

Deux possibilités pour cette expression. La première est d’origine biblique. Lorsque Jésus est à Jérusalem, il est questionné de manière naïve par un pharisien, chef des juifs, nommé Nicodème. «Dans les milieux populaires, Nicodème aurait été prononcé Nigodème. Ainsi serait-il l’origine de nigaud, apparu dès le XVIe siècle». L’autre possibilité fait de nigaud un synonyme de niais. Le premier sens de niais est en effet «pris au nid», l’étymologie latine étant nidicare, «nicher».

«Rester en carafe»

«Pour grand-mère, c’était rester en plan, attendre en vain […] En ce sens l’expression peut être rapprochée de tomber en panne qu’Esnault (1965) explique par l’argot italien scarafon, synonyme d'«insuccès», explique Jean Maillet. C’est aussi oublier son texte pour un comédien, avoir un trou de mémoire. L’auteur rattache alors l’expression à l’argot carafe, carafon, qui signifie «bouche», avec l’idée d’une bouche bée, qui ne trouve plus ses mots. (Pour preuve, l’expression argotique «fouetter de la carafe» pour «avoir mauvaise haleine»).

«Kif-kif bourricot»

L’expression, qui apparaît en 1883, «serait passée d’Algérie en France comme superlatif de ressemblance, et véhiculée par les soldats d’Afrique du Nord», note l’auteur. Elle utilise le redoublement de «kif», arabe maghrébin signifiant «comme» (kayfa = comment en arabe classique). Par ailleurs, l’expression «c’est du kif», soit «c’est la même chose» voit le jour en 1914. Elle est «devenue aujourd’hui équivoque puisque kif désigne aussi le cannabis: ce kif-là vient de l’arabe kef, «état de béatitude», et a donné le verbe kiffer», très utilisé aujourd’hui par les jeunes.

«Glisser comme un pet sur une toile cirée»

La toile cirée était une surface très lisse qui recouvrait la table à manger avant de mettre le couvert. «Il est clair que si rien n’y attachait, taches de vin ou de sauces en disparaissant d’un simple coup d’éponge, un pet projeté à sa hauteur ne pouvait qu’y glisser rapidement, aussi insaisissable que l’image qu’il suscite», écrit Jean Maillet. L’expression imagée symbolise donc l’éphémère, ce qui disparaît rapidement sans laisser de trace.