Attaques à Paris: «Le conspirationnisme est devenu un phénomène de masse»

INTERVIEW Bruno Fay, auteur de Complocratie, distingue le complotisme «naïf» du complotisme «idéologique»...

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

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Dieudonne et Alain Soral lors d'une conférence de presse au téâtre de La  Main d'Or où jouait l'humoriste.
Dieudonne et Alain Soral lors d'une conférence de presse au téâtre de La Main d'Or où jouait l'humoriste. — REVELLI-BEAUMONT/SIPA

Quand des internautes crient au complot. Quelques heures après les attaques de Charlie Hebdo, des théories complotistes ont fleuri sur les réseaux sociaux. Pour Bruno Fay, journaliste indépendant et auteur de Complocratie, elles sont le symptôme d'un conspirationnisme nouveau, qui «va au-delà du cercle extrémiste habituel, et touche toutes les classes de la population».

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A quand remonte le complotisme?

Il existe depuis deux ou trois siècles. Le conspirationnisme était alors l’apanage de groupes extrémistes, qui visaient les francs maçons, ou les juifs à travers Le protocole des Sages de Sion, par exemple. Depuis une dizaine d’années, le phénomène va au-delà du cercle extrémiste habituel, et touche toutes les classes de la population, tous les âges. Depuis le 11-Septembre, chaque événement de l’actualité entraîne un doute général. Lors de l’affaire du Sofitel, une large majorité des Français pensait que DSK était victime d’un complot. Le conspirationnisme est devenu un phénomène de masse.

Comment l’expliquer?

J’y vois trois facteurs. L’hyperinformation: Il est difficile de faire le tri entre l’info et l’intox dans cette masse d'informations sur internet.

Le temps de l’information a aussi changé. Avec l’attaque à Charlie Hebdo, on a vu des chaînes faire la course, donner des infos sans les vérifier, ou sans explications. Le temps médiatique ne correspond plus au temps de l’enquête. Les théories naissent avant même les thèses officielles. On l’a vu par exemple avec la thèse d’un prétendu complice, échappé de l’Hyper Casher, non relayé par les médias. L’information officielle est arrivée 24 heures après. De nombreux conspirationnistes se sont engouffrés dans ce trou noir de l’information». [Il s’agissait de Lassana Bathily, un employé qui a réussi à s’échapper]. Dernier facteur, la crise des autorités.

Le citoyen ne croit plus la parole officielle?

Les citoyens sont moins dupes face aux mensonges des autorités. Souvenons-nous du nuage de Tchernobyl, ou plus récemment du mensonge des Etats-Unis sur la présence d’armes de destruction massive en Irak. L’actualité médiatique est aussi remplie de petits mensonges. Il n’y a qu’avoir le succès des rubriques désintox dans les médias. Tout cela nourrit un sentiment de défiance vis-à-vis des autorités. Les gens ne croient plus la parole officielle et la remettent systématiquement en cause.

Quelles conséquences politiques?

Cette crise de confiance se traduit par l’augmentation de l’abstention. En 2011, je terminais mon livre en disant qu’aucun parti politique n’avait réussi à récupérer ce doute. Les conspirationnistes que j’ai rencontrés dans mon enquête rejetaient les partis traditionnels, n'allaient plus voter ou votaient blanc. J’ai peur que l’extrême droite ait compris qu’elle pouvait récupérer cette méfiance.

Le conspirationniste est donc politique?

Je distingue les conspirationnistes «ordinaires», qui posent parfois des questions légitimes par naïveté ou méfiance des autorités, des conspirationnistes «idéologiques». Soral ou Dieudonné qui reprennent les thèses conspirationnistes sur leur site ont une visée politique. Ils usent de manipulation, et ne publient aucun rectificatif des articles, une fois qu'une explication "officielle" a été établie.