Attentats à Paris: «Le rassemblement de dimanche fut une psychothérapie de groupe pour faire face à la mort»

INTERVIEW Le psychiatre Christian Navarre explique pourquoi de nombreux Français ressentent de l’angoisse ou le besoin de se rassembler après les attentats…

Propos recueillis par Audrey Chauvet
Manifestation spontanée de soutien à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015 à Paris.
Manifestation spontanée de soutien à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015 à Paris. — Heathcliff O'Malley/REX/REX/SIPA

On ne se lève pas chaque matin en se demandant si on va rentrer vivant chez soi le soir. Heureusement. Mais quand des attentats, comme ceux qui se sont produits la semaine dernière à Paris, remettent la mort imprévisible sur le devant de la scène, l’angoisse apparaît. Et les Français se ruent chez leurs médecins et en pharmacie: entre vendredi 9 et mardi 13 janvier, la vente d’anxiolytiques en France a bondi de 18,2% selon les chiffres de la société Celtipharm publiés par Le Figaro. Le docteur Christian Navarre, psychiatre au centre hospitalier de Rouvray (Seine-Maritime) et auteur de Psy des catastrophes (éditions Imago) nous explique pourquoi la France entière se sent traumatisée.

Pourquoi beaucoup de Français semblent profondément affectés par les attentats et se sont identifiés aux victimes, au point de dire «Je suis Charlie»?

Dans une société qui avait l’habitude de vivre en paix, cet événement a fait l’effet d’une prise de conscience collective et a été une «effraction» dans notre illusion d’immortalité et d’invincibilité. La population s’est identifiée de façon massive à l’événement car chacun peut être concerné par des attentats de la sorte, ce qui entraîne une proximité de souffrance et de solidarité avec les victimes et leurs proches.

Les ventes d’anxiolytiques sont en hausse depuis les attentats. Est-ce une bonne réponse à l’angoisse ressentie par certaines personnes?

La période de crise que nous vivons entraîne des moments d’angoisse, d’insomnie, de crainte pour certaines personnes. Leur détresse psychologique est traitée par la société, que ce soit par les interventions des autorités politiques, la grande manifestation de dimanche, les différentes cérémonies… Tout cela sert à libérer la parole et les émotions pour éviter la fixation de troubles comme les cauchemars, la rumination et l’angoisse à long terme.  Mais le stress étant également une réaction biologique qui peut paralyser, les anxiolytiques ont un intérêt s’ils sont prescrits par un médecin.

Les médias ont retransmis les événements en direct et parfois montré des images violentes, est-ce que cela aggrave le traumatisme dans la population?

Il est important de visualiser pour comprendre ce qui se passe, et nous devons bien sûr être informés, mais la diffusion en direct des événements entraîne une proximité qui augmente le stress du spectateur. On voit, on entend, on participe, on est anxieux de la suite, psychologiquement on est proche de ce que ressentent les gens sur place. Après l’événement,  les images qui repassent en boucle entraînent des réminiscences de ce que notre corps a vécu à ce moment-là et peuvent se traduire biologiquement par des phénomènes de tachycardie, d’accélération du cœur, d’hyper-vigilance…

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Le rassemblement de dimanche a-t-il été une manière de se remettre de ces événements ?

Comme tous les rassemblements en cas de deuils, ce fut une psychothérapie de groupe pour faire face à la mort. Après toute catastrophe, il y a des manifestations de solidarité: la phase de stupeur crée le désir de se rassembler, même les ennemis se rassemblent. Ensuite vient une phase post-critique, où apparaissent les revendications, la recherche de boucs émissaires. C’est un moment où on repasse au niveau de la raison, et là il peut y avoir le pire et le meilleur.

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Est-ce qu’on peut dire que dimanche 4 millions de personnes ont manifesté, inconsciemment, contre la mort?

Manifester contre la mort, c’est un peu naïf, mais je pense qu’il y avait une manifestation contre un esprit mortifère, contre des agresseurs qui voulaient la mort d’innocents.

Le besoin d’avoir des objets, des badges, le dernier numéro de Charlie hebdo, des pancartes qui seront gardées en souvenir, est-ce lié au travail de deuil?

Les objets de deuil existent dans toutes les civilisations. Quel qu’il soit, l’objet incarne ceux qui ont disparu et permet de se raccrocher au réel face à un événement vertigineux qui peut nous donner le sentiment d’être perdu et désemparé. Ces manifestations et ces objets sont aussi un signe de reconnaissance, de communion entre les gens: ils  font religion, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire qu’ils relient.

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