Tuerie de «Charlie Hebdo»: «Personne n’a crié. Tout le monde a dû être pris de stupeur»

SOCIETE Ségolène Vinson, rescapée de la tuerie, témoigne auprès du Monde...

Maud Pierron
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L'attaque s'est déroulée rue Nicolas-Appert, dans le 11e arrondissement.
L'attaque s'est déroulée rue Nicolas-Appert, dans le 11e arrondissement. — M. Pierron / 20 Minutes

«On a entendu deux ‘pop’. Ça a fait ‘pop pop’». C’est ainsi que les frères Kouachi ont fait irruption en pleine conférence de rédaction de Charlie Hebdo mercredi, selon un nouveau long témoignage relayé par Le Monde ce mardi. Rescapée de cette tuerie, Sigolène Vinson, chroniqueuse judiciaire pour le magazine satirique, raconte ce terrible 7 janvier où 12 personnes ont été tuées et éclaire la tuerie d’une lumière glaçante

Comme un mercredi presque banal de conférence de rédaction, les discussions tournent ce jour-là autour du racisme, d’Eric Zemmour, des manifestations anti-islam en Allemagne. A un moment, le journaliste Philippe Lançon se lève pour partir quand Charb tente de le retenir avec une blague, l’une des secrétaires de rédaction, Luce Lapin, s’apprête également à retourner dans son bureau, séparé seulement par une baie vitrée de la salle de rédaction. Et «ça a fait ‘pop pop’», témoigne Sigolène Vinson. La secrétaire de rédaction croit d’abord à un pétard. Franck Brinsolaro, le policier chargé de la protection de Charb se lève. «Sa main semblait chercher quelque chose sur sa hanche, peut-être son arme. Il a dit: "Ne bougez pas de façon anarchique." Il a semblé hésiter près de la porte. Je me suis jetée au sol. "Pop pop" dans Charlie, je comprends que ce ne sont pas des pétards.»

«Personne n’a crié. Tout le monde a dû être pris de stupeur»

Et effectivement, les frères Kouachi font irruption dans la salle de rédaction, demandant qui est Charb. «Pendant que je rampe au sol, j’entends des coups de feu. Je ne veux pas me retourner pour ne pas voir la mort en face. Je suis sûre que je vais mourir. Je rampe et j’ai mal au dos. Comme si on me tirait dans le dos», raconte-t-elle. «Ce n’était pas des rafales. Ils tiraient balle après balle. Lentement. Personne n’a crié. Tout le monde a dû être pris de stupeur.»

Finalement, elle arrive, durant les tirs, à atteindre le bureau des secrétaires de rédaction, à se cacher. Et voit que Jean-Luc, le maquettiste, est caché également à côté. Puis un des assaillants, Saïd Kouachi, s’approche d’elle, la met en joue. «Je l’ai regardé. Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux. (…) N’aie pas peur. Calme-toi. Je ne te tuerai pas. Tu es une femme. On ne tue pas les femmes. Mais réfléchis à ce que tu fais. Ce que tu fais est mal. Je t’épargne, et puisque je t’épargne, tu liras le Coran», se souvient-elle.  Elle dit qu’elle a toujours conservé le contact visuel avec Saïd Kouachi, car elle souhaitait conserver son attention, pour qu’il ne voit pas son camarade, Jean-Luc Léger. «On ne tue pas les femmes!», a-t-il répété avant de partir.

«Il lui a caressé la tête et lui a dit: "Mon frère"»

Et là, c’est la «vision d’horreur». Un journaliste a «le bas du visage arraché», «il y a deux corps sur lui. C’était trop». Tous les corps sont face contre terre. Elle appelle les pompiers: «C’est Charlie, venez vite, ils sont tous morts.» Pendant ce temps, elle tente de soigner, d’aider les blessés. Patrick Pelloux, l’urgentiste et collaborateur de Charlie Hebdo arrive. «Je l’ai vu se pencher sur le corps de Charb. Il lui a pris le pouls au niveau du cou. Puis il lui a caressé la tête et lui a dit: "Mon frère."»

Puis Luz, dont c’était l’anniversaire, arrive, avec une galette des rois. «Je vois Luz, je ne comprends pas ce qu’il fait là car il n’était pas à la conférence de rédaction. Je suis ahurie. Puis je vois Laurent Léger, je ne comprends pas non plus car lui y était. Je suis tellement contente. Des pompiers arrivent, puis Riss. Je m’aperçois qu’il y a Cécile, Coco et Luce. C’est là que je me rends compte qu’il y a des vivants. Que toutes les femmes, en dehors d’Elsa, sont vivantes.»