Prison: Faut-il généraliser l'isolement des détenus islamistes?

PRISON Depuis novembre, Fresnes expériemente le regroupement des détenus islamistes radicaux pour éviter le prosélytisme...

Oihana Gabriel et William Molinié

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Fresnes le 28 mars 2012. Illustration maison d'arret de Fresnes. Etablissement penitentiaire.
Fresnes le 28 mars 2012. Illustration maison d'arret de Fresnes. Etablissement penitentiaire. — A. GELEBART / 20 MINUTES

Fleury-Mérogis, 2005. C’est entre les murs de cette prison de l’Essonne que se rencontrent Amédy Coulibaly et Chérif Kouachi. Et qu’ils deviennent les disciples de Djamel Baghal, qui purge toujours une peine de prison à Rennes pour des projets d’attentats à Paris.

Les attentats de Paris de la semaine passée soulèvent la question de la radicalisation de certains détenus. Un problème récurrent «depuis une dizaine d’années dans les maisons centrales franciliennes», explique James Vergnaud, surveillant depuis 1992 à Moulins-Yzeure (Allier) et secrétaire adjoint de Force Ouvrière Pénitentiaire. Lundi matin, Manuel Valls a annoncé sur BFMTV qu’il souhaitait généraliser l’isolement des détenus islamistes afin de lutter contre la radicalisation en prison.  


Valls veut généraliser l'isolement pour lutter... par BFMTV

>> «Ça fait des années que nous, avocats, disons aux juges qu’ils ne peuvent pas mettre en prison des mômes comme Coulibaly avec des personnes telles que Djamel Beghal.» Retrouvez l’interview d’un des avocats de Coulibaly

La prison de Fresnes a mis en place en novembre une expérimentation pour regrouper les islamistes radicaux. «On les isole des autres détenus. Ça fonctionne bien», souligne Sébastien Pietrasanta, député PS des Hauts-de-Seine et ancien rapporteur de la loi antiterroriste promulguée le 13 novembre 2014.

«On a besoin d’un établissement spécialisé pour ces détenus islamistes»

Une expérience à renouveler pour Farhad Khosrokhavar, auteur de L'Islam en prison. «Avec un avantage: les autres détenus ne sont plus influencés. Et un inconvénient: ils peuvent mettre en place des actions. Mais il n’y a pas de solution miracle.»

Et quelques limites tout de même. «Ils peuvent faire l’appel au djihad par la fenêtre, nuance James Vergnaud de FO pénitentiaire. Lors du parloir, il faut bloquer les mouvements des autres détenus. On a besoin d’un établissement spécialisé avec un personnel formé pour ces détenus islamistes, un "Guantanamo" à la française, sauf qu’on respecterait la dignité des personnes.»

>> Les solutions prônées par un rapport sur la radicalisation des détenus

La question des moyens

Mais la France a-t-elle les moyens d’isoler les détenus à risque? Selon Sébastien Pietrasanta, qui a visité les lieux, le dispositif ne nécessite pas de «financement supplémentaire» puisque les prisons pourraient configurer leur occupation grâce à un «redéploiement constant». Même si cette piste devrait s’accompagner d’une lutte contre la surpopulation carcérale «qui n’aide pas à freiner la radicalisation» selon James Vergnaud (FO). Et d’un renforcement des moyens: «Dans les maisons d’arrêts, il y a un surveillant pour 100 à 130 détenus, rappelle Farhad Khosrokhavar, auteur d'un rapport sur la radicalisation pour le ministère de la Justice en 2013. Ils ne peuvent pas faire leur boulot et surveiller des détenus susceptibles de se radicaliser.» 

Les autres façons de lutter contre la radicalisation

La chancellerie rappelle dans un communiqué ce lundi que «la garde des Sceaux a renforcé la présence d’aumôniers musulmans en détention. 30 ont été recrutés ces deux dernières années , soit un total de 182 aumôniers intervenant dans les prisons à ce jour). Insuffisant, pour Farhad Khosrokhavar: «Il faudrait un imam par prison et que des dispositifs soient mis en place pour la prière du vendredi. La frustration de ces détenus est immense, même ceux qui ne sont pas pratiquants voient cette situation comme un mépris pour leur religion.»

Pour James Vergnaud (FO), au contraire l’administration pénitentiaire a fait preuve de laxisme. «Dans certaines prisons, on autorise aux détenus les prières collectives ou de se vêtir d’une djellaba en dehors de leur cellule au mépris des règlements intérieurs. Nous manquons d’imams, mais qui va les recruter, qui va les financer? Et souvent les imams officieux, à savoir les islamistes prêchent pendant la promenade et interdisent aux musulmans d’aller voir les imams officiels.»