Marche Républicaine: «Tu t’es dit qu’il fallait que tu embrasses Charb, avant de réaliser...»

TÉMOIGNAGE Dans le cortège, d'anciens salariés de Charlie Hebdo sont venus soutenir l’actuelle équipe pour marcher à leurs côtés. Notre collaboratrice était présente...

Anne Kerloc'h

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La foule place de la République lors de la marche républicaine du 11 janvier 2015. AFP PHOTO / JEAN PIERRE MULLER
La foule place de la République lors de la marche républicaine du 11 janvier 2015. AFP PHOTO / JEAN PIERRE MULLER — AFP

Anne Kerloc'h, rédactrice en chef adjointe à 20 Minutes, a travaillé auparavant à Charlie Hebdo. Elle raconte.  

Tu as entendu le flash télé. Tu as envoyé un SMS à  Charb. Ou peut-être téléphoné à Honoré. Pour dire «j’espère que tout va bien», pour dire «je suis inquiète», pour dire «rappelle-moi». Et bises.

Il ne t’a pas rappelé. 

Et puis les informations pour toi ont compté. 11 morts, 12, les blessés. Des noms en coups de freins sur ta mémoire: Moustapha, Charb. Honoré, Tignous... 

Tu te souvenais.

Tu étais Charlie.

Tu étais Charlie il y a vingt ans ou peut-être quinze.

Tu t’appelais Florence, Muriel, Thierry, Jean-Marc, François, André...

Tu étais journaliste, graphiste, coursier, claviste, assistante de rédaction. Tu tapais les textes que Cavanna n’écrivait qu’à la main. Tu réservais les billets d’avions pour les reportages de Tignous. Tu ne corrigeais pas les dessins de Willem parce que les fautes de français de Willem, c’est encore du Willem.

Tu faisais partie de l’équipe. 

Ça fait longtemps que tu ne fais plus partie de l’équipe.

Mais ce mercredi-là, à cet instant-là, tu es à nouveau Charlie. Parce que tu te souviens que Charb portait toujours des pulls bleus ou beiges. Que Gébé offrait des marrons glacés à la vanille aux filles à Noël. Que ça te faisait un plaisir immense, alors que tu détestes les marrons glacés.

Que Willem a entonné des chants de marins hollandais pour ton anniversaire.

Tu te souviens de la rue de Turbigo

Tu as peut-être été ému par ce texte qui raconte qu’on mangeait des biscuits Petits écoliers. Tu as toi-même mangé des Petits écoliers.

Tu te souviens de débats graves sur le fait qu’il ne fallait plus acheter du chocolat Côte d’or aux noisettes parce que les gens les laissaient dans les cendriers.

Tu te souviens que les cendriers étaient pleins même sans noisettes.

Tu te dis: «Tiens c’est vrai, j’ai arrêté de fumer.»

Tu te souviens de la rue Abel-Hovelacque, de la rue de Turbigo.

Tu n’as pas connu la rue Nicolas-Appert.

Tu as ri comme si tu avais 12 ans, plusieurs fois par jour, plusieurs fois par heures. 

Tu as entendu leurs rires qui sonnaient aussi comme s’ils avaient 12 ans, de ce rire de gamin qui vient de faire une énorme connerie.

A l’époque, tu te dis qu’on avait tous un peu 12 ans.

Tu te souviens qu'on bossait dur, tard, tout le temps.

Tu t’es parfois engueulé. Tu t’es souvent engueulé.

Tu te dis que quand on s’engueule c’est qu’on est vivants.

Et puis un jour tu es parti. Tu es parti parce que tu as déménagé. Tu es parti parce que tu en avais envie. Tu es parti parce que tu n’étais plus d’accord. Tu es parti parce que c’est la vie. 

Tu es parti parce que tu n’étais plus Charlie.

Mais ce mercredi matin tu es Charlie.

Alors, tu as appelé Flo. Et puis François t’a appelé. Tu n’avais plus le numéro de Christelle, tu as cherché celui d’André.

Et ce dimanche, vous vous êtes retrouvés, entre anciens, entre «ex», entre deux eaux, solidaires mais pas que. Endeuillés mais pas comme eux. Tu as bricolé une banderole. Tu as marché serré. Tu as fini par rejoindre ceux qui font encore le Charlie d’aujourd’hui. 

Alors, tu as serré Gérard Biard dans les bras. Tu as embrassé Luz. Tu t’es dit qu’il fallait que tu embrasses Charb, avant de réaliser l’énormité de ce que tu venais de penser. 

Tu es à nouveau Charlie et tu marches. 

Tu marches parce que tu as à jamais dans la tête leur rire de gamin, leur rire de 12 ans.

Tu marches parce que tu veux pouvoir rire encore comme si tu avais 12 ans.