Les services chargés de la surveillance des islamistes radicaux submergés

ANALYSE Plusieurs spécialistes déplorent un manque d'effectif, mais aussi l'impossibilité de surveiller tout le monde...

20 Minutes avec AFP

— 

Le siège de la Direction centrale du renseignement intérieur à Levallois-Perret.
Le siège de la Direction centrale du renseignement intérieur à Levallois-Perret. — INCENT WARTNER/20 MINUTES/

Les services surveillant les membres de la mouvance islamiste radicale risquent d'être submergés, préviennent des spécialistes. Les policiers et les services de renseignements sont chargés de serveiller des centaines, voire des milliers de noms: Ceux de tous les suspects ou condamnés qui, comme les frères Kouachi et Amedy Coulibaly, ont un jour été impliqués dans cette mouvance mais qui n'étaient pas considérés comme dangereux.

>> Toutes les infos sur l'enquête, ce samedi, dans notre live

Ces listes s'étaient déjà allongées au cours des derniers mois, au fil des départs puis des retours d'apprentis-jihadistes français pour les terres de combat en Syrie et en Irak.

«Impossible de mettre un flic derrière chaque personne»

«Submergés? Et bien on l'est» admet samedi à l'AFP un responsable de la lutte antiterroriste, qui demande à rester anonyme. «Comment faire ? Déjà, au lieu de travailler quinze heures par jour, on va travailler vingt. Mais ça ne suffira pas. Alors on priorise, au risque de se tromper. Il est impossible de mettre un flic derrière chaque personne. On essaie de trouver le temps, les gens, pour avoir une surveillance la meilleure possible, mais qui ne peut pas être une surveillance absolue. C'est une surveillance minimale, essentiellement technique » (écoutes téléphoniques et interceptions sur internet).

>> Qui est Hayat Boumeddiene, la compagne du tueur Amedy Coulibaly?

Les services spécialisés élaborent des listes de suspects, classés par ordre de dangerosité supposée décroissante : les premiers sont soumis à une surveillance permanente (compter une vingtaine de policiers par suspect, pour être sur la cible 24 heures sur 24), les suivants font l'objet de ce que les enquêteurs appellent des « coups de sonde », quelques jours de mise sur écoute ou de filature, pour tenter de déceler une activité suspecte. Toute la difficulté consiste à bien gérer la liste.

«Ils baissent, baissent, baissent»

« Si la France accepte d'avoir 40.000 personnes pour les services de renseignement, on va y arriver, sinon ça va être difficile... », ajoute le même responsable. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) compte moins de 4.000 agents, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), environ 5.000.

Un sombre tableau que peint également Claude Moniquet, ancien de la DGSE, co-directeur à Bruxelles de l'European strategic intelligence and security center (ESISC).

«On n'a déjà pas assez de moyens pour gérer la crise syrienne, ceux qui rentrent chez nous », assure-t-il à l'AFP. « S'il faut rajouter plusieurs centaines de personnes qui étaient actives dans ou autour des réseaux algériens par exemple dans les années 90 et 2000, ça va considérablement compliquer la tâche».

Renforcer les moyens de surveillance

«Je pense que quand ils sont sortis de prison des gens comme Kouachi et Coulibaly étaient relativement haut dans la liste, et que petit à petit, fatalement s'il ne se passe rien, ils baissent, baissent, baissent », ajoute-t-il. « Mais il y a quand même un problème : quand vous voyez qu'avec son CV de droit commun multi-récidiviste et terroriste, Coulibaly a pu rencontrer Sarkozy en personne, on rêve... Aux Etats-Unis, il n'aurait pas le droit de marcher sur un trottoir dans le quartier de la Maison Blanche!»

Comme de nombreux experts, il plaide en faveur d'un renforcement des moyens de surveillance, qui ne pourra se faire, selon lui, qu'au détriment -dans une certaine mesure- des libertés publiques.

«Il faut y réfléchir, trouver une façon d'améliorer le suivi des gens à leur sortie de prison», poursuit Claude Moniquet. «Ils étaient signalés, et manifestement cela n'a pas suivi. Ça pose une question d'efficacité des services et de moyens, mais aussi une question éthique sur le droit à l'oubli et le droit à refaire sa vie quand on a un casier terroriste. Il y a certainement des gens qui se rangent des voitures après avoir payé leur dette à la société, mais dans les affaires de terrorisme, il y en a pas mal qui repiquent. Cela reste une minorité, mais c'est une minorité importante».