Prises d’otages à Dammartin et Vincennes: Retour sur l'intervention simultanée et inédite du Raid et du GIGN

ATTAQUE Bilan provisoire de ces cinquante-cinq heures de crise: 17 morts, trois terroristes tués et des blessés…

William Molinié

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La prise d'otage le 9 janvier 2014 à Vincennes devant une épicerie casher.
La prise d'otage le 9 janvier 2014 à Vincennes devant une épicerie casher. — AFP

«Il faut avoir le cœur bien accroché.» Cette confidence, lâchée par un pilier de la Place Beauvau une poignée de minutes avant la double intervention des forces de l’ordre, en dit long sur l’extrême délicatesse de la gestion de cette crise inédite en France. D’abord les deux frères Kouachi, auteurs de l’attentat à Charlie Hebdo, retranchés dans une imprimerie à Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne), à une dizaine de kilomètres des premières pistes d’atterrissage de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. Puis la deuxième prise d’otages à la mi-journée dans une épicerie casher, à Vincennes (Val-de-Marne), menée par Amedy Coulibaly, auteur jeudi de la fusillade à Montrouge (Hauts-de-Seine).

Régulièrement, les services de l’Etat s’entraînent à faire face aux scénarios les plus improbables. Avec au cœur de leur préoccupation, la multiplication d’attentats coordonnés. Sauf que ce vendredi, ce n’était pas un exercice. Et la prise d’otages de la porte de Vincennes a considérablement augmenté les difficultés. La tension est alors encore montée d’un cran dans la salle de crise du ministère de l’Intérieur, le centre névralgique du dispositif de commandement.

Risque d’exécution des otages

Avec deux prises d'otages simultanées, toute intervention sur l’une pouvait avoir une conséquence sur l’autre. Décision a alors été prise de lancer les deux assauts au même moment, avant la tombée de la nuit. Encore fallait-il que les chaînes de télévision acceptent de stopper la diffusion d’images en direct montrant les accès de la supérette, à Vincennes. «On ne peut rien faire, on est bloqué. S’ils ont la télévision, ils voient nos déplacements. Ils peuvent alors anticiper l’assaut et donc exécuter les otages», expliquait alors une source policière.

Les autorités connaissent la détermination d'Amedy Coulibaly puisqu'avant la prise d'otage, elles se doutent, sur la foi des témoignages reccueillis, qu'il a abattu quatre personnes lors de la fusillade. Les corps seront retrouvés après le dénouement, les policiers pratiquant les premiers examens pour savoir s’ils étaient décédés avant ou pendant l’assaut.

«Nous avons des oreilles à l’intérieur»

Le temps passe. La nuit va bientôt tomber, faisant craindre un enlisement des deux prises d’otages. Les cadres de Beauvau décrochent alors leur téléphone et, une à une, contactent les rédactions des chaînes de télé et les médias leur demandant d’arrêter de braquer leurs caméras sur la scène d’intervention. Les hommes du Raid et du GIGN sont prêts. Ils sont même très bien renseignés sur la position des tueurs. «Nous avons des oreilles à l’intérieur» des deux sites, confie-t-on.

D'abord à Dammartin-en-Goële, où le fils du gérant de l’imprimerie a réussi à se cacher entre des cartons. Il communique héroïquement les déplacements des terroristes à la direction des opérations. Et heureux coup du hasard, à Vincennes, aussi où Amedy Coulibaly a mal raccroché le téléphone fixe de l’épicerie avec lequel il a tenté de rentrer en communication avec l’extérieur. Les policiers entendent tout ce qu’il se passe dans le magasin.

Cachés dans une chambre froide

Finalement, c’est peu avant 17h que toutes les conditions semblent réunies pour l’intervention. Les chaînes d’infos ne diffusent plus les images de l’entrée de l’épicerie. «Ça peut partir dans les cinq minutes», nous informe une source policière. François Hollande est averti. A ce moment précisément, il aurait donné, selon l’entourage du Premier ministre, son accord final à la double intervention.

Les policiers et gendarmes d’élite entrent en action. L’assaut à Dammartin fait un blessé parmi les forces de l’ordre. Les frères Kouachi sont tués, les armes à la main, faisant feu sur les forces d’intervention. L’otage caché sort indemne. A Vincennes, le bilan est plus lourd. Les quatre corps des otages tués par Amedy Coulibaly sont retrouvés. Quatre autres blessés graves, en situation d’extrême urgence, sont immédiatement transportés à l’hôpital. Le terroriste est, lui aussi, tué. Plusieurs personnes, dont un enfant en bas âge, ont survécu après des heures d'angoisse cachées dans une chambre froide, sans que le terroriste ne sache qu’ils étaient là.

«Ce n’est pas fini»

«Sang froid», «compétence» et «professionnalisme», ont immédiatement loué les responsables du gouvernement. A Vincennes, les policiers ont été applaudis par les badauds. Des «héros», pouvait-on entendre dans la rue.

Pourtant, après 55 heures de crise, 17 morts et trois terroristes tués, aucun triomphalisme au sommet de l’Etat. Manuel Valls a appelé à ne «pas baisser la garde». Bernard Cazeneuve, lui, à «rester vigilants». Car outre la question des «failles» des services de renseignement, il reste encore à retrouver la compagne d’Amedy Coulibaly. Et peut-être, d’autres complices des terroristes, prêts à tout moment à passer à l’action. «Ce n’est pas fini», souffle-t-on, péniblement, dans les couloirs de la Place Beauvau.