Attaque à «Charlie Hebdo»: Comment les frères Kouachi sont passés entre les mailles du filet

ATTENTAT Connus des services de renseignement français depuis des années, Chérif et Saïd Kouachi, suspectés de la tuerie de «Charlie Hebdo», ne faisaient pas l'objet d'un suivi particulier...

N. Bg.

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Unes internationales après la tuerie chez «Charlie Hebdo» le 7 janvier 2015.
Unes internationales après la tuerie chez «Charlie Hebdo» le 7 janvier 2015. — SIPANY/SIPA

Les frères Kouachi étaient connus. Le cadet, Chérif, avait même sa fiche S au sein des services de renseignement -S comme «Sûreté de l’Etat». Mohamed Merah en avait une lui aussi. Alors, comment expliquer qu’ils aient pu planifier leur attentat au siège de Charlie Hebdo, comme on les en suspecte?

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Leur profil, tout d’abord: celui de deux hommes très suspects, mais pas assez pour faire l’objet d’un suivi particulier. Saïd Kouachi, l’aîné âgé de 34 ans, se trouvait tout comme son frère sur la liste noire américaine du terrorisme, et avait passé «plusieurs mois» au Yémen en 2011. Son nom avait été mentionné en 2010, dans l’enquête sur le projet d’évasion du terroriste Smaïn Ait Ali Belkacem. Mais si son frère est mis en examen dans cette affaire, lui n’y apparaît qu’en périphérie et n’est pas inquiété.

Un suivi compliqué des suspects

Chérif Kouachi non plus ne représentait pas une menace justifiant un suivi 24h/24. Condamné en 2008, il passe un an et demi en prison. A sa sortie, selon son avocat de l’époque témoignant chez Europe 1, il paraît «resocialisé, orienté dans une voie qui était exclusive de tout acte de terrorisme. (…) Il avait repris un travail, il avait trouvé une épouse». Photographié en train de jouer au foot en avril 2010 en compagnie de son mentor rencontré en prison, Chérif Kouachi est incarcéré quelques mois à partir de mai 2010. Avant d’être relâché. «On n'allait tout de même pas le condamner pour avoir joué au foot…», se souvient un magistrat cité par Le Monde.

C’est là l’autre raison expliquant que les Kouachi soient passés entre les mailles du filet: le suivi des apprentis djihadistes est compliqué. «Un seau rempli de trous, celui de l’exécution des peines», pour reprendre l’image de l’ex-juge Jean-Louis Bruguière dans Le Figaro. Le problème n’est pas tant de repérer les auteurs potentiels d’attentats que de les garder à l’œil.

«Les moyens restent limités alors que le nombre de suspects augmente»

Car surveiller en continu un terroriste en devenir suppose beaucoup de moyens –entre dix et trente fonctionnaires, selon les estimations. «Les services de sécurité ont recensé 1.200 personnes qui pourraient passer à l’acte du jour au lendemain, je vous laisse faire le calcul», lance à 20 Minutes Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Dans le cas des frères Kouachi, aucun élément ne témoignait d’un passage à l’acte imminent. Ils entraient donc dans la seconde catégorie: celles des personnes qui ne sont pas surveillées en permanence, mais pour lesquelles «un contrôle de fichier a lieu à période régulière», détaille Alain Rodier. Des «coups de sonde» pour éviter les «rechutes», note Le Figaro.

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Une surveillance efficace, mais dispersée entre des centaines de suspects et qui arrive à saturation. A la menace d’attaque terroriste islamiste traditionnelle, à laquelle la France est soumise depuis les années 80, s’est ajoutée au cours des derniers mois le retour en masse de centaines d’apprentis djihadistes de retour d’Irak ou de Syrie. «Les moyens des services restent limités alors que le nombre de suspects augmente», constate Alain Rodier. Et du coup, comme l’explique à l'AFP Eric Dénecé, directeur du CF2R: «A un moment, la surveillance s’arrête, surtout si vous êtes assez malin pour vous tenir à carreau» comme semblent l’avoir fait les frères Kouachi ces derniers temps. «Ce sont les trous inévitables dans les mailles du filet.»

Des mailles qui pourraient se resserrer à l’avenir, si l’ont en croit Manuel Valls, qui déclarait ce vendredi : «Il sera sans doute nécessaire de prendre de nouvelles mesures» pour répondre à la «menace» terroriste.