Saïd Kouachi (à gauche)recherchés par la police pour l'attaque terroriste contre «Charlie Hebdo».
Saïd Kouachi (à gauche)recherchés par la police pour l'attaque terroriste contre «Charlie Hebdo». — AFP/POLICE

INTERVIEW

Attaque à «Charlie Hebdo»: «Les frères Kouachi illustrent cette génération de terroristes home grown»

Mathieu Guidère, spécialiste de l'islam radical, analyse les liens qui pourraient exister entre les frères Kouachi et Aqpa...

L'information est tombée dans la nuit de jeudi à vendredi. Saïd Kouachi, l'un des deux auteurs présumés de l'attentat à Charlie Hebdo, s'est rendu au Yémen en 2011 où il a été formé au maniement des armes par Aqpa (Al-Qaïda dans la péninsule arabique), la branche la plus puissante d'Al-Qaïda. Mathieu Guidère, professeur à l'université Jean-Jaurès de Toulouse et spécialiste de l'Islam radical, analyse pour 20 Minutes comment la connexion s'est établie entre les frères Kouachi et Aqpa, alors que les deux hommes se revendiqueraient de l'organisation terroriste.

Quelle est aujourd'hui la force d'Aqpa et d'où la tient-elle?

Aqpa est à ce jour la branche la plus puissante, active et la mieux structurée et armée d'Al-Qaïda, qui a quatre bras. Cette organisation terroriste est désormais bien implantée dans le sud du Yémen, elle profite du chaos et de l'instabilité politique, dans un contexte de guerre civile où chiites, du nord, et sunnites, du sud, s'affrontent. Entre la guerre, les printemps arabes et le pouvoir instable, Aqpa a réussi à s'emparer de l'arsenal militaire de l'armée yéménite, défaite par les milices Houssi, ces factions chiites du nord du pays.

Comment Saïd Kouachi a-t-il pu se retrouver dans les rangs d'Aqpa?

C'est un groupe qui recrute prioritairement dans les centres d'apprentissage coraniques et théologiques du Yémen, où des étrangers du monde entier - soit des musulmans qui opèrent un retour à la religion, soit des convertis - viennent apprendre. C'est là qu'Aqpa vient chercher ses djihadistes et les forme. Saïd Kouachi s'est rendu au Yémen en 2011, à un moment où la fragilité du pouvoir politique a profité à Aqpa, qui a facilement pu recruter le Français.

En 2013, Inspire, la revue djihadiste d'Aqpa, plaçait Charb sur une liste de «recherchés, morts ou vifs, pour crimes contre l'islam» et demandait aux volontaires du monde entier de «défendre le prophète Mohamed», clamant «Une balle par jour tient les infidèles en respect». L'attentat de Charlie Hebdo aurait-il pu être commandité par Aqpa?

On devrait vite le savoir. Si Aqpa revendique l'attaque, c'est que l'attentat a été préparé là-bas. Mais le temps de recueillir les informations, de tourner la vidéo de revendication et d'assurer sa diffusion peut prendre entre cinq à sept jours. Autre hypothèse, assez vraisemblable, il s'agit d'une initiative personnelle. Les frères Kouachi, surtout par la voie de Saïd, qui est allé au Yémen et a été formé par Aqpa, ont dû s'inspirer de l'appel à s'en prendre à Charlie Hebdo paru dans la revue djihadiste, car on le sait, Inspire est le manuel du petit terroriste.

Certains voient dans l'attentat de mercredi des similitudes avec les méthodes employées par Daesh. Qu'y a-t-il de commun entre l'organisation de l'Etat islamique et Aqpa?

Ces deux organisations terroristes partagent la même idéologie radicale. Elles veulent imposer la charia et toutes deux profitent de l'affaiblissement voire de l'effondrement du pouvoir central. Mais le modus operandi de chacune d'elles est toutefois distinct. Si les deux groupes forment l'un comme l'autre les apprentis djihadistes sur leurs terres et leur apprend le maniement des armes, Daesh appelle les Occidentaux à venir faire le djihad en Syrie et en Irak quand Aqpa les recrute sur son propre sol, les forment et les renvoie dans leur pays d'origines perpétrer des attentats.

Les frères Kouachi, comme Mohammed Merah, illustrent cette nouvelle génération de terroristes home grown, nés et élevés en Occident, qui partent rejoindre des organisations terroristes et reviennent dans leur pays commettre des attaques.