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Le 5 fevrier 2013. Illustration de la Direction générale de la sécurité interieur - PHOTO : V. WARTNER / 20 MINUTES — VINCENT WARTNER / 20 Minutes

INTERVIEW

Attaque de «Charlie Hebdo»: «Les services n’ont pas les moyens surveiller tous les suspects»

Selon le spécialiste du terrorisme Alain Rodier, les services de police ne peuvent pas surveiller tous ceux qui pourraient répondre aux appels aux meurtres d'Occidentaux proférés par Daesh ou Al-Qaida…

Une attaque prévisible, mais difficilement évitable. Comme l’explique Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), à 20 Minutes, l’attentat de mercredi à Charlie Hebdo répond aux appels au meurtre d’Occidentaux proférés par Daesh et à Al-Qaida ces derniers temps, mais les moyens des services de sécurité restent limités alors que le nombre de suspects augmente.

Cet attentat était-il prévisible?

Il y a une montée en pression depuis l’automne, et notamment depuis le mois de décembre. On compte de plus en plus d’appels au meurtre d’Occidentaux, à la fois par Al-Qaïda central via sa revue Inspire,  et par Daesh, dont le magazine Dabiq proclame à peu près la même chose, tout en mettant en exergue sa concurrence avec Al-Qaida. On sentait monter cette ambition très malsaine, ce qui avait mis en alerte les services de sécurité français, notamment pendant les fêtes de fin d’année. Mais il est pour l’heure impossible de savoir si les assassins appartiennent à Daesh ou à Al-Qaida, et ont été formés pour ça, ou s’ils font partie d’une cellule autonome qui a ainsi formulé une réponse à ces appels. On devrait en savoir un peu plus dans les semaines à venir, notamment quand l’attentat sera revendiqué.

Aurait-il pu être évité, notamment avec une meilleure surveillance de Chérif Kouachi?

Les services de sécurité ont recensé en France quelque 1.200 personnes suspectes, qui pourraient passer à l’acte du jour au lendemain. Or, pour en surveiller un, il faut 20 fonctionnaires. Je vous laisse faire le calcul. On atteint la saturation complète: les services n’ont pas les moyens de tous les surveiller: leurs moyens restent limités alors que le nombre de suspects augmente. Les services de police ont donc choisi de «sélectionner» un certain nombre de dossiers, et ces personnes font l’objet d’une surveillance étroite. Pour les autres, un contrôle de fichier a lieu à période régulière, mais ils ne sont pas surveillés 24h/24.

Les outils à la disposition de la police et de la justice, sont-ils suffisants?

Nous sommes en démocratie, donc nous vivons selon les lois en vigueur. Dans le cas de Chérif Kouachi, qui était connu comme djihadiste et avait été condamné en 2008 pour participation à une filière d'envoi de combattants en Irak, il a effectué sa peine. On était bien obligés de le relâcher.

De plus, il faut prendre conscience de la façon dont fonctionne l’adversaire: le but des islamistes est de pousser tous les musulmans vers le fondamentalisme, en montant la population et les autorités contre la religion musulmane et les musulmans. Ce processus est à l’œuvre en ce moment. Il faut prendre garde à éviter ce piège. S’ils réussissent à pousser les populations les unes contre les autres, ils vont prendre l’avantage. Ce serait dommage, au moment où Daesh ne progresse plus en Syrie et en Irak, et alors qu’Al-Qaida est étrillée ces dernières années. Porter le fer sur les terres d’Occident leur permet de se faire de la pub, et de tenter de se refaire, alors qu’ils ont perdu la main sur les terres de djihad.

Qu’a changé cet attentat, selon vous?

Les autorités savaient et disaient depuis longtemps que la France était en guerre contre le salafisme djihadiste. Mais la population française ne s’en rendait pas forcément compte: c’était en quelque sorte une guerre lointaine. Malheureusement, cette guerre vient de prendre pied sur le territoire français, comme les autorités le craignaient depuis des années.